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2 mai

​Ça pourrait être pire: Souvenirs de la peste noire, 600 ans plus tard

Marianne Saillant-Sylvain

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Covid-19 rougit devant la peste noire. Les sept longues années lors desquelles elle s’étendra de l’Europe jusqu’à l’Asie marquent sans doute l’un des moments les plus misérables de l’espèce humaine. Mis à part la véritable purge de l’espèce humaine qu’elle a entraînée, ce sont aussi les nombreuses tentatives pour contrôler la mort noire qui marquent aujourd’hui notre imaginaire. Danse macabre, sombre silhouette au bec crochu et flagellant ; quelle est la signification derrière ces symboles du passé?
 

 

Doctor Schnabel

Traduit de l’allemand, « docteur bec » est le titre donné aux médecins spécialisés en traitement de la peste noire dans cette région de l’Europe. C’est aux masques étanches au nez allongé et pointu, surmonté de deux lentilles proéminentes, que l’on doit ce nom. Contrairement à ce qu’on puisse croire, ces allures de corbeau n’étaient pas dues à des raisons religieuses, symboliques ou tout simplement esthétiques ; le bec, s’étirant habituellement jusqu’à 16 cm du visage, n’existait que pour des raisons utilitaires, et celles-ci ne font que révéler la faible compréhension de l’ennemi invisible qu’avait l’élite intellectuelle de l’époque. 


 

En effet, la couche protectrice de cire fondue qui recouvrait l’intégralité des vêtements du médecin n’était pas considérée comme suffisante pour offrir une protection adéquate de l’air contaminé. Au bout du bec étaient insérés différents ingrédients dont le parfum aurait été assez fort pour repousser les vapeurs pestiférées, comme des feuilles de menthe, des fleurs, de l’encens, des épices. Occasionnellement, il était possible de mettre feu à ce pot-pourri alors qu’il se trouvait toujours à l’intérieur du masque, la cire agissant comme une protection contre les brûlures potentielles. Malgré la place centrale qu’il occupe dans la mémoire collective de la mort noire, l’uniforme des médecins s’est avéré à être plutôt inefficace, voire complètement inutile, et les reproductions historiques de leurs masques sont malheureusement bien loin de la réalité.


 

Combattre le feu par le feu
 

En se basant sur leur uniforme, on peut affirmer que la compréhension de la maladie et de sa transmission par les médecins de l’époque était plutôt faible. Les supposées raisons pour lesquelles quelqu’un contractait la peste étaient nombreuses : la volonté divine, le péché, l’immigration, la croissance des populations juives en Europe, la sorcellerie, la gourmandise, l’air trop humide et, finalement, Satan. En effet, la peste était souvent perçue comme une incarnation du mal dans un corps humain, et quoi de mieux pour combattre le mal que le mal lui-même ? 


 

C’est là qu’entre en jeu le serpent, associé avec Lucifer dans la religion chrétienne. Persuadé que le mal qui infectait le corps des malades serait attiré par la mauvaise nature du serpent, il était commun pour les médecins de frotter l’animal sur la peau de leurs patients. La croyance que la peste pouvait être transférée d’un homme à un animal comme dans un jeu de tag était relativement commune, et le rôle du serpent pouvait parfois être joué par un poulet ou par d’autres oiseaux.


 

La grande punition
 

La flagellation n’est pas née avec la peste noire, et elle ne mourra pas avec elle non plus. Au sein de ce mouvement regroupant plusieurs milliers de personnes, l’interprétation de la pandémie était strictement religieuse ; la peste était la volonté de Dieu, et la seule façon d’y échapper était de se repentir de ses péchés à l’aide de punitions physiques, majoritairement infligées à l’aide de fouets. Le processus s’étirait sur une durée interminable de 33 jours, visant à représenter le nombre d’années vécues par Jésus Christ sur terre. Au son des cloches, les flagellants déambulaient de ville en ville, encombrant les places publiques avec leur spectacle morbide. En réalité, celui-ci était si morbide que l’Église Catholique dû s’empresser à intervenir lorsque le mouvement prit trop d’envergure. Selon le pape Clément VI, cette pratique allait à l’encontre des valeurs de l’église et faisait bien plus de mal que de bien. Malgré cette déclaration, l’autoflagellation ne s’éteindra pas complètement et est encore pratiquée aujourd’hui dans un cadre religieux. C’est une tradition qui demeure extrêmement rare et encore plus controversée.


 

Chasser la licorne

La poudre de corne de licorne broyée était considérée comme un antidote infaillible aux empoisonnements et aux morsures venimeuses bien avant l’apparition de la peste noire. En raison de ses propriétés purificatrices, la propagation de la maladie fit monter en flèche la demande de cet ingrédient afin de l’utiliser dans des boissons médicinales extrêmement coûteuse, dont l’effet était pratiquement nul: en réalité, les « cornes » découvertes dans le passé n’étaient que des défenses de narval et, bien que les efforts déployés à la chasse aux licornes étaient grands, les explorateurs revenaient toujours bredouilles.


 

Les répercussions aujourd’hui
 

Il est impossible d’ignorer que la peste noire et l’incapacité totale de la médecine de l’époque pour la contenir étaient catastrophiques. Ayant tué entre 75 et 200 millions de personnes en quelques années, soit 30% à 60% de la population européenne, il s’agissait d’un scénario si cauchemardesque que les inquiétudes des flagellants en sont presque compréhensibles. 


 

Tout ça pour rien? Sharon N. DeWitte, docteur en anthropologie, serait en désaccord. Selon des études menées sur des squelettes des générations suivant la grande pandémie, la peste aurait agi comme un accélérateur de la sélection naturelle : les populations ayant vécu après la peste noire étaient nettement plus en santé et avaient une meilleure espérance de vie que celles qui avaient vécu avant la catastrophe. De plus, l’importante baisse de population fit grandir la rareté de la main-d'œuvre et aurait donc avantagé les classes plus défavorisées, qui ont immédiatement observé une hausse des salaires et de meilleures conditions de vie. Même si la mort noire était loin de représenter la volonté divine, les conséquences socio-économiques et scientifiques qu’elle eut sur l’Eurasie sont spectaculaires.

Références

Lee Shipman, Pat. “The Bright Side of the Black Death”. American Scientist, 2021. https://www.americanscientist.org/article/the-bright-side-of-the-black-death.

J. Mark, Joshua. “Medieval Cures for the Black Death”. World History Encyclopedia, 15 avril 2020. https://www.worldhistory.org/article/1540/medieval-cures-for-the-black-death/

"Flagellants and the Black Death”. History in numbers. Consulté le 29 avril 2021. https://historyinnumbers.com/events/black-death/flagellants/

Illustration

https://nationalpost.com/news/world/is-the-bubonic-plague-making-a-comeback

Correction par Jeanne Levaillant

Mise en page par Léa Drolet