OPINION

2 avril 2021

L’épidémie silencieuse : Un regard sur les hikikomori

Marianne Saillant-Sylvain

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Le confinement n’est rien de grave pour les hikikomori, les nouveaux ermites d’Asie. Ce phénomène d’isolement, propre à l’ère du numérique et à l’emprise grandissante des médias sociaux sur nos vies, touche plus de 541 000 personnes au Japon. À l’abri du monde extérieur, parfois grâce au soutien de ses parents, l’hikikomori passe volontairement des périodes excessives de temps enfermé dans sa chambre, celle-ci prenant parfois des allures d’un véritable nid portant des mois, voire des années d’isolement. L’adolescence éternelle, y aurait-il une solution?

 

À la source de la crise

 

Il est possible d’attribuer la naissance de ce phénomène aux années 1990 et à la crise économique qui déchirait alors le Japon. Cette décennie, qui sera plus tard surnommée la décennie perdue, était un moment de honte, d’échec et de rêves brisés pour un grand nombre de Japonais et marquera une réelle crise en ce qui concerne la santé mentale de la population. Nombreux sont les adultes qui ne parviendront jamais à quitter le foyer familial. Dépression, anxiété sociale poussée à l’extrême; le syndrome du hikikomori est le résultat d’une vie dans une société aux attentes trop élevées. Quasiment impossible à atteindre, le besoin de performance sociale, professionnelle et scolaire est cité comme l’une des principales causes du syndrome. Trente ans plus tard, la récession n’est plus, mais ses symptômes persistent. Les profondes mutations socioculturelles vécues non seulement en Asie, mais partout à travers le monde y jouent un rôle irréfutablement important.
 

Un phénomène plus grand que prévu

 

Si le pourcentage de hikikomori au Japon tourne aux alentours de 2,6%, le gouvernement local suspecte que celui-ci soit bien plus élevé. Ce manque de précision est partiellement dû aux longs délais entre l’adoption de ce mode de vie par un individu et l’appel à l’aide de celui-ci ainsi qu’à la banalisation de la solitude chez les adultes et adolescents.

 

Bien que les premiers signes de vie de cet étrange virus aient été aperçus au Japon, la Corée du Sud sera elle aussi touchée à partir de 2005 lorsqu’une étude révèle que 0,07% de sa population vivait dans les mêmes conditions. Pire encore, cette étude ne visait que la jeunesse coréenne, ce qui indique que ce nombre risque de ne pas représenter l’ampleur du problème. En 2014, c’est au tour de Hong Kong de constater l’important pourcentage de sa population vivant en tant qu’ermites. Les cas représentaient alors jusqu’à 1,9% des citoyens, soit plus de 137 000 personnes. 

 

Avec la quantité grandissante de hikikomori dans des pays occidentaux comme la Grande-Bretagne et les États-Unis, il est désormais impossible de percevoir ce problème comme étant limité à l’Asie. De plus, un article publié dans le magazine Forbes spéculait que la dépendance aux technologies entraînée par la crise sanitaire de la COVID-19 risque d’encourager davantage le confinement d’adultes et d’adolescents longtemps après la pandémie.

 

Des solutions?

Contrairement à ce qu’on puisse penser, l’omniprésence des médias sociaux dans la vie des personnes volontairement isolées peut également être utilisée à leur avantage. Les connexions et les interactions sociales faites sur les réseaux sociaux ou sur des jeux vidéo en ligne peuvent contribuer à améliorer la confiance en soi des hikikomori, apaisant ainsi leur anxiété sociale et facilitant leur réintégration à la société. Des jeux vidéo nécessitant du leadership et de la coopération peuvent alors avoir un impact grandement positif sur le bien-être mental des patients. Dans le cas d’un hikikomori anonyme maintenant rétabli, c’est Pokémon Go qui a été une source de motivation pour enfin prendre l’air et sortir de sa situation de confinement pour la première fois en plusieurs mois. La psychothérapie à distance, parfois rendue plus accessible que la thérapie en personne en raison de la pandémie, figure également parmi les moyens de réadaptation à la « vraie vie ».

 

Qu’il s’agisse de prévention ou de guérison, avoir une attitude attentive face à notre santé mentale et à nos habitudes de vie peut faire une énorme différence, particulièrement dans la situation actuelle.

Références 

Bergland, Christopher. “Global epidemic of extreme social withdrawal”. Psychology Today (2020). https://www.psychologytoday.com/ca/blog/the-athletes-way/202001/the-global-epidemic-extreme-social-withdrawal

 

Gent, Edd. “The plight of Japan’s modern hermits”. BBC news (2019). https://www.bbc.com/future/article/20190129-the-plight-of-japans-modern-hermits

 

Egan, John. “Covid Hikikomori: An ode to those who might never emerge from lockdown”. Forbes (2020). https://www.forbes.com/sites/johnegan/2020/11/18/covid-hikikomori-an-ode-to-those-who-will-never-emerge-from-lockdown/?sh=70be0a2b73bf