OPINION

30 juillet

1975 année internationale de la femme

Jacqueline Royer

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       L’O.N.U. a déclaré 1975 l’ANNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME. À cette occasion, il y aura diverses manifestations à travers le globe, mais il s’agit avant tout d’une mesure de sensibilisation et d’information massive. Savez-vous que les femmes comptent pour 52% de la population mondiale ? Il est grand temps que chacun réfléchisse au sort de ces deux milliards d’êtres humains. Personnellement, ce sera une réflexion non pas médicale, légale, politique ou sociologique, mais une réflexion de femme tout simplement.

       Si l’on a créé une année de la Femme, c’est d’abord parce qu’elle est victime de discrimination qu’il faut à tout prix anéhantir. La discrimination naît de la différence entre ces deux groupes et théoriquement, la meilleure façon de l’abolir est de détruire ces différences. Si une telle conciliation est praticable en religion et en politique, où les différences sont abstraites et arbitraires, ce n’est pas le cas des sexes. Les différences entre la femme et l’homme sont avant tout d’ordre physique et il n’y a pas de compromis possible. 

       Il s’agit donc de supprimer les injustices en s’attaquant aux préjugés et aux clichés qui prévalent tant chez l’homme que chez la femme. Le but d’une telle démarche est la possibilité pour la femme d’assumer pleinement sa condition humaine, c’est-à-dire d’être libre et responsable de sa personne. La majorité des femmes du monde ne maîtrise pas encore leur propre vie. Le libre choix des études, d’une carrière, d’un conjoint est indispensable pour tout être humain. Si l’on se penche sur le cas des femmes, on peut se rendre compte que bien souvent, ces dernières ne jouissent pas de la même autonomie que les hommes, et ce, à cause de la tradition et des idées préconçues.

       Dès son plus jeune âge, l’enfant doit apprendre à assumer ses responsabilités. Puisque c’est à ce moment que s’enracinent les stéréotypes, il faut viser une éducation non-sexiste, montrer aux tout petits que papa aussi sait cuisiner, que papa et maman choisissent ensemble l’automobile, que maman peut planter un chou correctement. En ce qui concerne les jeux, pourquoi les fillettes ne joueraient-elles pas avec des autos si elles en ont envie ? Après tout, la plupart d’entre elles vont conduire un jour. Et les garçons, rien ne les empêche de s’amuser avec des poupées. Il faut bien plus s’en remettre aux goûts de chacun qu’adhérer à l’éternel “rose pour les filles, et bleu pour les gars”.

       Avec l’adolescence arrive le problème épineux du choix d’une orientation. De plus en plus de femmes se rendent comptent de l’importance de l’autonomie financière, même celles qui ne désirent pas faire carrière comprennent que personne n’est à l'abri du divorce, du veuvage et des difficultés pécuniaires. Dans le monde du travail féminin, le secrétariat et le nursing remportent haut la main les suffrages. Ces professions ont leur valeur au même titre que toute autre. Seulement, que celles qui s’y engagent le fassent à la suite d’un choix éclairé. Non, mesdemoiselles, le génie ne virilise pas ; non messieurs, toutes les avocates ne sont pas dénaturées. Que les parents, les éducateurs, et la société en général cessent de considérer les postes de décision comme étant l'apanage exclusif des mâles. Au parlement fédéral, il n’y a que 9 députés du sexe féminin sur 264 dont une ministre ; seulement 10% des médecins canadiens et 5% des avocats sont des femmes ; aucune des cinquantes principales entreprises du Canada n’a une femme présidente. (Terrible ?) Certes, il ne faut pas se laisser abattre, abandonner ses ambitions et ne pas satisfaire ses goûts. Ici, triompher des difficultés s’avère le meilleur moyen de les aplanir à jamais. Car s’il y a des métiers qui conviennent davantage au type dit «masculin» et pour l’esprit «féminin», on ne peut établir de frontières et parler de métiers d’hommes et de métiers de femmes. Les aptitudes physiques et intellectuelles ainsi que l’intérêt importent bien plus que le sexe dans le monde du travail.

       Au terme des études se pose le dilemme « ménagère vs carrière ». D’abord mettons une chose au clair : lorsque choisies librement, l’une et l’autre de ses options sont valables. Les ménagères qui se diminuent et les femmes de carrière qui se sentent coupables n’ont pas lieu d’être. La maternité ne convient pas à toutes les femmes. La décision doit revenir au couple, mais la plupart des couples veulent des enfants. Il convient que ceux-ci aient les possibilités économiques de l’affaire : pour la femme qui doit travailler, que la maternité ne soit pas un lourd sacrifice financier, mais un choix. Il faut cesser de mettre dans un coin les hommes, qui font de l’argent, et dans un autre, les femmes qui font des enfants. Dans une famille, il importe que la femme soit mère et qu’elle élève ses enfants avec soin et il importe tout autant que l’homme soit père et qu’il élève ses mêmes enfants avec soin. Fini le temps où papa se contentait d’exploser tous les trois mois en recevant le bulletin de son enfant… D’autre part, les garderies ne sont pas une solution miracle au dilemme « ménagère-carrière ». Les enfants, surtout en bas-âge, nécessitent la présence d’un parent pendant plus que quelques heures par jour. Si l’on ne veut pas élever une génération d’enfants troublés alors que les deux parents travaillent à l’extérieur, il faudra raccourcir la journée de travail pour faire en sorte que chacun participe à la popote. Si la journée de travail n’est pas abrégée, la maternité n’est que rarement conciliable avec le travail à plein temps : les enfants ont besoin d’une sécurité et d’une attention particulière constante qu’on ne peut trouver qu’au foyer, et les en priver pendant 10 heures par jour ne peut pas être bénéfique.

       Ces considérations forment un tableau très sommaire de la situation qu’on pourrait dire «occidentale». À cela, il faut ajouter les problèmes des femmes dans les pays en guerre, des femmes arabes qui viennent à peine de délaisser leurs voiles, des soviétiques qui ont «l’égalité» depuis 50 ans, mais dont quelques-unes seulement détiennent des postes-clés. Le XIXe siècle avec une glorification exagérée de la maternité, à laquelle les suffragettes et leurs arrivantes ont répondu : «Stop! on ne joue plus!». Dans 20, 50 ou 100 ans, leurs filles crieront-elles : «Stop pour l’usine, la machine et les dossiers?».

       Les femmes sont considérées comme faisant partie d’une catégorie spéciale : la preuve, il y a une Année de la Femme, mais qui croirait à une Année de l’Homme ? Le but de cette année est justement que les femmes cessent d’être en marge. Pour cela, elles doivent comprendre, nous dit le ministre français Françoise Giraud, «qu’on ne peut avoir le gâteau et le manger, c’est-à-dire avoir un certain nombre d’avantages, une certaine autonomie, diverses libertés et, en même temps, être considérées comme des pauvres petits êtres faibles, qui doivent être entretenus et protégés».

— Jacqueline Royer

 dans L'ÉCLOSION, Vol. 3 no 13, semaine du 10 février 1975

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Illustration de Miyuki Tanobe

Mise en page par Jaëlle Méroné

Transcription par Thomas Arteau

Correction par Rose Côté