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19 février 2021

Affaire Camara : une brève histoire de profilage racial 

Marianne Richer

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Chaque année, le mois de février est consacré à la commémoration de l'histoire des communautés noires. Cet événement prend place dans plusieurs pays, notamment au Canada, depuis maintenant 25 ans. Cette célébration vise à mettre de l’avant les accomplissements de la diaspora noire, cette dernière ayant grandement contribué à l’évolution du multiculturalisme de la nation canadienne. Le mot « célébration » n’est probablement pas tout à fait approprié dans le cas présent, puisque le mois de février a également pour mission de reconnaître et de dénoncer les injustices commises aux communautés noires autant dans l’histoire de l’Occident, que dans le monde actuel. 

 

Le 25 mai 2020, George Floyd succombait par asphyxie sous le poids du privilège blanc, incarné par un officier de la police de Minneapolis. Il aura malheureusement fallu une victime de trop pour susciter une indignation collective de laquelle le mouvement Black Lives Matter a pris une ampleur considérable au cours de l’été. Plus sensibilisée que jamais, la population globale s’est réunie dans les rues pour crier haut et fort à l’injustice. Les multiples manifestations ont indéniablement ouvert la discussion sur le racisme systémique ainsi que le profilage racial. Alors qu’on pourrait croire que le message s’est rendu à l’oreille de tous, il semble que rien n’ait réellement changé. L’affaire Camara, sujet controversé faisant présentement de l’ombre à la pandémie de COVID-19 au Québec, fait malheureusement partie des preuves concrètes de cette stagnation.

 

Le 28 janvier dernier, Mamadi III Fara Camara est intercepté à l’intérieur de son véhicule Uber dans le quartier Parc-Extension par Sanjay Vig, un officier du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Ce dernier lui donne une contravention pour une infraction au Code de la sécurité routière. Alors qu’il procède à la vérification des papiers du conducteur dans son véhicule, Vig se fait attaquer avec une barre de fer. Le suspect l’aurait désarmé et ensuite pourchassé dans une ruelle pour finalement ouvrir le feu deux fois dans sa direction. Le patrouilleur se serait réfugié dans un immeuble du boulevard Crémazie, d’où il appelle du renfort à partir de sa radio de service. De son côté, Camara contacte également le 911. On lui dit de quitter les lieux, mais il est toutefois arrêté plus tard dans la soirée alors qu’il retourne à son domicile. Le lendemain, Camara est accusé de tentative de meurtre. Le 1er février, il comparaît devant le tribunal depuis le centre de détention Rivière-des-Prairies. Il y sera emprisonné pendant six jours. Ce n’est que le 3 février, à la suite d’une réévaluation des événements, que le directeur des poursuites criminelles et pénales retire les accusations portées contre Camara. Par ailleurs, une vidéo de surveillance révèle un nouveau suspect. Bien que les preuves amassées permettent maintenant d’exclure définitivement la culpabilité de Camara, l’enquête n’est pas pour autant close.  

 

À la lumière de ces événements déplorables, il semble juste, voire nécessaire, de remettre en question les raisons à l’origine de l’arrestation arbitraire de Mamadi III Fara Camara. Dans l’édition du 6 février de La Presse, Boucar Diouf exprimait remarquablement son point de vue sur la situation. Sans vouloir présumer quoi que ce soit par rapport à la réaction hâtive du SPVM, il remarque que « depuis cette décision expéditive, une odeur nauséabonde de profilage racial entoure cette affaire et il sera très difficile de la chasser. » Il ajoute que le nombre de témoignages sur le profilage racial accumulés au fil des années est pour le moins choquant et que « c’est exactement pour des raisons semblables que beaucoup de gens demandent à ce que des policiers portent des caméras sur eux pendant leurs interventions. » En réponse à cette requête, le SPVM a réalisé un projet pilote de 2016 à 2017 sur le port des caméras portatives. Toutefois, le rapport ne fut pas concluant en raison des coûts élevés liés à l’utilisation de ces caméras. Lionel Perez, chef d’Ensemble Montréal, a déclaré que le port des caméras portatives aurait pu éviter l’arrestation inutile de Camara ainsi que les séquelles avec lesquelles ce dernier doit maintenant vivre. « C'est fini le temps des projets pilotes. Il faut aller de l'avant. Si d'autres villes comme Toronto, Calgary, Chicago peuvent le faire, Montréal peut aller de l'avant également », soutient le chef de l’opposition officielle de la ville de Montréal.

 

En plein cœur de la polémique entourant l’affaire Camara, une centaine de manifestants se sont réunis devant le quartier général du SPVM le dimanche 7 février afin de montrer leur soutien à la victime. Les militants ont également profité de l’occasion pour dénoncer le racisme systémique et le profilage racial qui, notamment par l’entremise des réseaux sociaux, sont tous deux récemment devenus des concepts reconnus par la population globale. « En plein mois de l’histoire des Noirs, nous devons encore nous rassembler pour dénoncer une injustice flagrante au lieu de célébrer », a déploré l’avocate et militante Marie-Livia Beaugé sur les lieux de la manifestation. Elle a également ajouté que le traitement infligé à M. Camara était malheureusement loin d’être un cas isolé. Anne-Marie Livingstone, chercheuse postdoctorale à l’École Munk des affaires internationales et des politiques publiques a, pour sa part, affirmé que la couleur de peau de M. Camara a « absolument » eu un impact dans cette affaire, particulièrement si l’on considère le passé fréquemment critiqué du SPVM en lien avec la discrimination des personnes racisées. 

 

Selon un rapport mené par des chercheurs mandatés par la Ville de Montréal, les personnes noires et autochtones, ainsi que les jeunes Arabes sont les victimes principales de « biais systémiques liés à l’appartenance raciale » par les agents du SPVM. Rendues publiques en octobre 2019, les données qui ressortent de cette analyse effectuée sur une période de quatre ans, soit de 2014 à 2017, sont particulièrement inquiétantes. Globalement, les citoyens appartenant aux communautés noires et autochtones ont « entre quatre et cinq fois plus de chances » d’être sujets à des interventions policières en comparaison aux personnes blanches. De plus, durant cette période, le nombre d’interpellations a augmenté de 143%, soit de 19 000 à 45 000. Ce qui est le plus déconcertant, c’est que le quart de ces dernières concernent uniquement des personnes noires, alors qu’elles ne représentent pas plus de 10% de la population montréalaise.

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Exposé à ces chiffres, Sylvain Caron, chef du SPVM, a contre toute attente nié la présence de racisme systémique au sein de son équipe. « Moi, je vous dis qu’on n’a pas de policiers racistes. On a des policiers qui sont des citoyens et qui nécessairement ont des biais, comme tous les citoyens peuvent avoir », a-t-il affirmé. Il a cependant fait la promesse de poser des actions concrètes et ce, dans un bref délai, en se penchant sur les recommandations émises par les chercheurs chargés du rapport. Ces propos ayant été émis il y a plus d’un an, c’est à se demander s’il ne s’agissait pas en fait de simples paroles en l’air ayant pour but d’acheter la paix temporairement.

 

Lors de la semaine suivant la libération de Mamadi III Fara Camara, la question du profilage racial a été abordée sur les ondes de plusieurs chaînes de télévision, dont notamment ICI RDI et LCN. Sans surprise, la distribution des divers panels politiques diffusés était uniquement composée de personnes blanches privilégiées. Un acte de maladresse flagrant, dénonçant malgré lui le manque de représentativité des minorités raciales dans les médias de masse. Comment débattre du racisme systémique sans donner la parole aux victimes? « Tout ce qui est fait pour nous, sans nous, est fait contre nous. » Cette citation de Nelson Mandela résume parfaitement les problèmes issus de la cause en jeu.