OPINION

5 mars 2021

Le temps perdu

Marianne Saillant-Sylvain

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« Fais ce que tu aimes faire, et tu ne travailleras pas une seule fois dans ta vie. » L’auteur Adam J. Kurtz prend cette devise avec un grain de sel et en offre à ses lecteurs une version légèrement plus réaliste: « Do what you love and you’ll work super f***** hard all the time with no separation or any boundaries and also take everything extremely personally. (1) » Dans une culture de consommation et d’innovation constante, se tenir à distance de l'entrepreneuriat et de la monétisation de nos moindres passe-temps peut sembler étrange aux yeux de plusieurs. Pour d’autres, c’est une question de préservation de son authenticité. 

 

Fondamentalement, il n’y a rien de mauvais dans le désir de se lancer en affaires, mais il est difficile d’ignorer la source de ce désir. Chez les jeunes, dès l’école primaire, l’entrepreneuriat est une vocation mise sur un piédestal. Conventions, concours, conférences, une quantité infinie de chaînes YouTube et d’influenceurs qui prônent le mode de vie rise and grind; on n’y échappe pas. Tu as un talent artistique? Vends-le. Un esprit créatif? Vends-le. Un sens de l’humour? Vends-le. Grande vente! Tout doit partir! Malgré le prix alléchant à la ligne d’arrivée, cette façon de penser n’a pas que des avantages. Une étude américaine faite par Freelancers Union démontre que ceux vivant d’une carrière de passion, soit une carrière indépendante basée sur la monétisation de passions déjà existantes, ressentent autant d’anxiété (et parfois plus) que ceux qui profitent d’une carrière plus traditionnelle (2). 

 

Quant à ces derniers, ils ne subissent pas moins les effets de cette mentalité de productivité à tout prix. Même pour ceux qui occupent déjà un emploi à temps plein, la pression de trouver un « side hustle » est omniprésente. Il faut que chaque seconde soit une source de profit, et pour y arriver, nos passe-temps doivent eux aussi passer sous la loupe capitaliste. 

 

« Les jeux vidéo sont un véritable problème », disait le podcasteur Joe Rogan sur le plateau de son balado à succès The Joe Rogan Experience en juillet dernier. « Ils sont un véritable problème. Tu sais pourquoi? Parce qu’ils sont f***** fun. (3) » Jusqu’à maintenant, aucun mensonge. Les amateurs de jeux vidéo passent en moyenne sept heures par semaine à y jouer, et ce nombre n'a fait qu’augmenter durant les dernières années. Pour appuyer son argument, Rogan compare ensuite un joueur de jeux vidéo à un athlète de ju-jitsu; c’est à ce moment qu’un léger problème pèse sur sa définition d’un « bon » loisir. On comprend vite que la raison de cette critique n’était pas une question de santé, de socialisation ou de gestion du temps: c’était parce que ce loisir est rarement une source potentielle de revenu. Pourtant, les quelque 190 millions de fans hebdomadaires du balado ne semblaient pas voir la fable dans ce raisonnement. Lorsqu'une critique envers Rogan était publiée, c’était pour prouver que les jeux vidéo pouvaient bel et bien être une source de revenus et non pour soulever pourquoi il était nécessaire d’accorder une valeur monétaire à un passe-temps.


En adoptant cette mentalité, on risque de se percevoir un peu plus comme un travailleur et un peu moins comme un être humain. Évidemment, c’est loin d’être une décision consciente pour la plupart des gens. Après tout, la décentralisation de la carrière dans nos vies n’est pas un geste facile; c’est un long combat mental qui va à l’encontre des conventions sociales dans lesquelles nous avons grandi. Peu importe à quel point on tente de séparer notre identité de notre vie professionnelle, nos cerveaux ont tous été programmés de la même façon. Quand on nous demande ce qu’on veut être plus tard, on sait très bien ce qu’on nous demande réellement. Dans une société comme la nôtre, l’argent et le succès financier sont inévitablement des facteurs nécessaires au bonheur. Mais il faut garder en tête qu’ils ne sont que ça: des facteurs parmi tant d’autres.