RÉDACTION LIBRE

25 octobre 2020

La Marseillaise

Alix Pailhon

Eugène_Delacroix_-_Le_28_Juillet._La_Lib

Il déglutit silencieusement dans un vain effort de ravaler la montée de bile qui se frayait  un chemin le long de son œsophage au moyen de longs jets d’acide. Le battement de son cœur, d’habitude si familier, lui était maintenant étranger. Il battait frénétiquement dans sa poitrine suivant un tempo étrangé; erratique et irrégulier. Une nouvelle bouffée de chaleur empira sa sensation de suffocation. C’était gluant et lourd, comme s’il essayait de respirer de la mélasse. La sueur qui s’était accumulée à la base de sa nuque commençait sa course folle le long de son dos, telle une caresse glaciale contre sa peau enflammée.

 

Il ne fallait pas être un génie pour se rendre compte qu’il était terrifié. La boule qui avait peu à peu prit forme à l’arrière de sa gorge lui tomba brusquement dans l’estomac avec toute la force d’une pierre tombant du ciel. Ses mains, calleuses et tannées d’un trop grand nombre d’heures passées dans les champs, ne semblaient pas vouloir s’arrêter de trembler. Il essaya d’essuyer la sueur de son front, mais ne réussit qu’à étaler de la saleté le long de son visage et à se mettre les doigts dans les yeux. Il cligna rapidement des paupières pour essayer de faire passer la douleur avant de reporter son regard larmoyant vers sa droite. La vue familière des champs de lavande riches en couleur et des ravines sablonneuses où se prélassaient une vipère ou deux avaient depuis longtemps laissé place à des étendues verdoyantes où des troupeaux de bovins paissaient l’herbe grasse. Il était clair qu’aucune de ces bêtes aux yeux vides d’intelligence n’était consciente des horreurs à venir.

 

Ces animaux n’avaient rien de particulièrement extraordinaire et pourtant son attention y était fortement attirée. Il se surprit plusieurs fois à plisser les yeux en raison du soleil, le regard fixé sur ces petits points marron et noir qui parsemaient une étendue verte, se demandant s’il sagissait de vaches ou bien de chevaux. Ce n’était qu’après avoir passé une énième ferme où l’on abattait un animal particulièrement gras qu’une réalisation le frappa. Au travers des beuglements déchirants, des piaillements affolés et des couinements stridents, il se reconnaissait. Il se reconnaissait dans la bête qui marchait à l’abattage; dans son affolement, dans sa réalisation qu’il n’y avait nulle part où fuir et, finalement, dans sa douleur.

 

Il était effrayé, si terrifié qu’à tout moment il pouvait s’uriner dessus, seule sa poigne obstinée autour des derniers lambeaux de fierté lui restant l’empêchait de vider sa vessie sur ses pantalons. C’était trop. L’odeur de la poudre à canon lui encrassait les poumons et l’empêchait de respirer. Le poids de son arme essayait de l'entraîner à travers le sol, comme pour l'enterrer précocement. Le frottement insoutenable de son nouvel uniforme lui mettait la peau et les nerfs à vif. Et le bruit! Le martèlement de centaines de bottes, le grincement incessant des charrettes et le cliquetis des armes. Le bruit était assourdissant et pourtant le silence l'était plus encore. Pas une parole, aucun murmure. Il n'y avait que lui et le bruit étourdissant de ses propres pensées. Il virait fou. Il avait peur, tellement peur. Dans quelques heures, il serait certainement l'un de ces corps sans visage que l'on trouvait dans les fossés où charognards et insectes se délecteraient de sa carcasse fermentée. Il serait un parmi tant d'autres, noyé à jamais dans l'oubli. Personne ne se rappellerait de qui il avait été. Il allait mourir! Il allait mourir alors qu'il n'avait même pas atteint son seizième été. Il-

 

Allons! Enfants de la Patrie!

Le jour de gloire est arrivé!

Contre nous de la tyrannie,

 

Une voix solitaire s'éleva vers le ciel coupant net ses pensées affolées. Et, comme un noyer, il s'accrocha à elle désespérément. Il prit une grande goulée d’air. Un rapide coup d'œil à sa gauche et son regard rencontra une paire d'yeux aux pupilles aussi craintives que les siennes.

 

L'étendard sanglant est levé!

L'étendard sanglant est levé!

Entendez-vous dans les campagnes

 

La voix continua, haute et forte. Sa qualité satinée enveloppa toute la troupe de son embrassade chaleureuse. Une deuxième se mêla à la première, tentative.

 

Mugir ces féroces soldats?

Ils viennent jusque dans vos bras

Égorger vos fils, vos compagnes

 

Encouragée, la voix se mit à chanter plus fort, comme si elle essayait de propulser son appel à des lieux de là. Ses entrailles se serrent encore une fois, mais pas sous l'effet de la peur cette fois-ci. Il s’agit plutôt... d’anticipation?

 

Aux armes, citoyens!

Formez vos bataillons!

Marchons, marchons!

Qu'un sang impur...

Abreuve nos sillons.

 

Le bataillon jusqu'ici silencieux sembla alors exploser. Le ténor de leurs voix jointent lui hérissa le poil et pourtant il se trouva, poussé par le nombre, à ajouter son propre chant aux leurs.

 

Amour sacré de la Patrie,

Conduis, soutiens nos bras vengeurs

Liberté, liberté chérie

Combats avec tes défenseurs

 

« Oui », lui souffla une petite voix, « tu te bats pour ta liberté. Tu te bats pour délivrer la France de ce tyran malsain. Tu te bats pour ceux qui ne peuvent le faire. »

Sous nos drapeaux, que la victoire

Accoure à tes mâles accents,

Que tes ennemis expirant

Voient ton triomphe et notre gloire!

 

Il pouvait ressentir les vibrations dans tout son être. Un sentiment inconnu se déversa dans ses veines en un rugissement fracassant. Son cri était perdu dans la clameur collective. Ils ne faisaient plus qu'un et tous, comme un seul homme, commencèrent à avaler les lieux à grandes enjambées. La puissance coulant dans leurs veines équivalait à celle d'un orage lors de la saison des pluies. Peu importe ce qui se dressait entre eux et leur but, tout serait balayé sans pitié. 

 

Aux armes, citoyens!

Formez vos bataillons!

Marchons, marchons!

Qu'un sang impur...

Abreuve nos sillons!

 

Les minutes se transformèrent en heures et bientôt, ces heures en jours. Ils avançaient et ils avançaient vite. Ils avaient soif  et la seule façon de calmer cette sécheresse était de se rendre jusqu'au Roi. La bête sommeillant en eux ne se calmerait qu'après avoir vu l'éclat carmin, source de vie, décorant les marches de la place publique. Pour s'y rendre il fallait avancer, alors ils avançaient.

Nous entrons dans la carrière,

 

Sous nos drapeaux, que la victoire

Accoure à tes mâles accents,

Que tes ennemis expirant

Voient ton triomphe et notre gloire!

Oeuvre

La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Libert%C3%A9_guidant_le_peuple