NOUVELLE
16 octobre 2020

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Il était une fois, un moi. Un moi qui se réveille en retard, comme à tous les matins d’ailleurs. Je sursaute, non, je bondis plutôt en entendant mon réveil sonner. Bip. Une fois. Bip. Deux fois. Bip. Trois fois. C’en est assez. Je tire ma douillette, tressaille en posant mes pieds au sol congelé de mon appartement, me surprenant encore du froid méchant de l’hiver, me lève et m’étire quelques secondes à demi éveillée, à demi endormie. Je fixe quelques secondes l’interrupteur sur le mur de ma chambre, la tête vide. J’inspire. J’expire. J’inspire. J’expire. Je réalise que ça fait déjà une minute que je suis complètement dans la lune, ricane quelques secondes en m’imaginant ma mère me chanter pour la x-millième fois: « Pourquoi t’es dans la lune ? Pourquoi t’as salé ton café ? » J’accroche une paire de joggings, l’enfile et cours me chercher à manger. 8h10. Merde. Il faut que je parte dans dix minutes. J’aspire comme jamais mes céréales Cheerios, me hâte à m’habiller et gambade jusqu’à la salle de bain. Je saisis ma brosse à dents, la passe sous l’eau, y ajoute un peu de pâte à dents et brosse, brosse et brosse encore. Je crache une fois, deux fois, me gargarise, bois un peu d’eau, alouette. Je détale vers la porte d’entrée, prends mon manteau, mets mes bottes, barre la serrure, entreprends de tomber au moins trois fois dans les marches et, finalement, m’engage sur le trottoir partiellement enneigé.

Café ou thé ce matin? Café. Décidément. Je marche, marche, pile dans la même crotte de chien qu’hier, souffle un léger sacre, et puis m’arrête devant le Nektar. J’y entre, commande un café à emporter (dans ma tasse réutilisable, bien sûr), jase un peu avec le barista de tout et de rien, du beau temps, du mauvais temps, et finalement, agrippe vivement mon café, ouvre la porte, descends sur le trottoir et reprends mon chemin.

Droite, encore à droite, gauche, tout droit. Je continue quelques secondes, et puis c’est reparti. Droite…

Et puis là je te vois.

Toi.

Oui, toi.

C’est fou à quel point un seul regard, même de loin, peut avoir l’effet d’une telle explosion, d’une telle constellation d’émotions. Je vois dans tes yeux une sorte de déjà vu jamais vu, une sorte de lueur de familiarité. C’est spécial, je le sens. Cette fois-ci, c’est différent. Personne ne portera forfait. Personne ne baissera la tête. Personne n’osera regarder ailleurs. C’est ainsi, pour le meilleur et pour le pire.

Je marche vers toi, tu marches vers moi. On se regarde, on se fixe, on s’analyse. Cette bataille de douceur qui se forme à l’aube de nos pupilles, cette adversité enchanteresse qui se trace sur nos iris, cet éclair chaleureux foudroyant nos prunelles, ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça. On passe proche l’un à côté de l’autre, tellement proche que j’ai l’impression qu’on se touche à distance, que chaque petit millimètre, de centimètre et de décimètre d’air nous séparant est spécial, différent de celui que l’on respire, de celui que le vent fait chanter. C’est un peu comme si je peux frôler, goûter, humer chacun de ces infimes espaces, comme s’ils étaient denses, comme s’ils étaient vivants, comme s’il y avait une aura autour de moi, autour de toi, et que chacune d’elles entrait en collision, qu’elles s'unissaient, qu’elles fusionnaient pour n’en faire qu’une. C’est une symbiose, une harmonie. C’est 10 orchestres qui jouent à la fois. C’est toi et moi, fébriles dans toute notre force, dans toute notre splendeur. C’est nous, sous les projecteurs, se préparant à vous montrer le plus beau numéro qui soit. C’est deux personnes, à la croisée merveilleuse de leurs chemins.

Et puis on continue. Vlan. Boom. Clac. Voilà. Comme ça. Je vis alors ma mini fin du monde. Ma mini dépression. Mon mini moment de tristesse infinie. Ma mini prise de conscience du fait qu’on s’est vu, aujourd’hui, qu’on s’est vu pour la première fois, et probablement pour la dernière. Puis là je me dis : « Allez, ça suffit, il faut avancer dans vie ! » Mais ça sert à quoi la vie, si tout se passe dans ma tête, si tout est le fruit de mon imagination, si jamais rien n’est concret, palpable, à part cette distance nous séparant ? Peux-tu me dire, c’est quoi la vie ? Ça donne quoi ? Ça part d’où ? Ça va où ?

« On ne fera jamais une overdose de rêves. » Mon œil. Ça doit faire vingt mini fins du monde que je vis cette année, vingt mini dépressions, vingt mini parties de moi que je laisse en arrière. Vingt, ça a l’air de rien, mais ça commence à en faire beaucoup. C’est beau de rêver quand on est éveillé, crois-moi, je m’y connais. Tout est possible dans le petit monde de nos songes, dans le jardin secret de nos fabulations. Mais c’est du poison. C’est insidieux. Ça s’incruste en moi, en toi, et ça nous fait vivre en parallèle avec la réalité, avec nous-mêmes. Et le pire dans tout ça, c’est que c’est entièrement de notre faute. Ça relève complètement de nous, uniquement et seulement de nous.

Peut-être qu’un jour, peut-être qu’un jour on y arrivera. Peut-être qu’un jour, j’arrêterai de vivre dans mes rêves…

Et puis là, dans le flou de mes pensées, se forme une image. Timide, voire presque invisible au début, mais se clarifiant un peu plus à chaque seconde.

Je te revois.

Toi.

Oui, toi.

Le même toi, pour toujours et à jamais.

L'amertume des rêves

Simone Leblanc

Image de Stephan Schmitz