RÉDACTION LIBRE

7 mai

Déjà-vu

An Meilodi Paquet

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Je me réveille. Il fait noir. Je regarde le plafond. Il me semble plus sombre qu’à l’habitude. Mes draps sentent l’assouplisseur. Je me prépare comme je l’ai toujours fait. J’ouvre la porte. Une brise m’emporte. Une bagarre entre mes clés éclate. Un vide s’annonce. C’est le soir. Je conduis mon véhicule. Je passe des lumières vertes aux lumières jaunes, puis aux lumières rouges. Je regarde à gauche. Un arbre simple. Seul, dépourvu de feuilles. Je me dis que l’hiver a été difficile pour lui aussi. Je regarde à droite. Un arrêt d’autobus vide. Des déchets lui tiennent compagnie. Les nombreux lampadaires éclairent la rue triste. La rue vide. La rue déserte. La rue solitaire. 

 

Je conduis mon véhicule. J’observe l’immensité. Je fixe les multiples rues. Ça me laisse l’impression que quelque chose manque. J’active mon clignotant. Je tourne à droite. Je me questionne sur l’utilité du clignotant. Il semble destiné à annoncer mon intention à autrui. Pourtant, autrui m’est étranger depuis...

 

Feu rouge. C’est une chaude journée de printemps. Je descends la fenêtre. Mes yeux se posent sur une porte munie d’une grosse enseigne «Bienvenue». À travers les grandes vitrines, je peux y apercevoir des tables et chaises. Sur ces tables se trouvent des ustensiles et des verres. Je ne comprends pas à quoi sert cet endroit. Impression de déjà-vu. 

 

Feu vert. Je regarde loin devant moi. Je constate les imposants immeubles et les charmantes maisons. Leurs fenêtres n’arborent que l’obscurité. Aucune lumière. Aucune vie. Je compte deux longs trottoirs qui ornent les rues. Je crois qu’il devrait y avoir quelque chose sur ces trottoirs vides. Quelque chose ou quelqu’un. Impression de déjà-vu.

 

Feu jaune. J’accélère. Je suis rempli·e d’un sentiment de crainte. Je ne comprends pas pourquoi. Je regarde autour de moi. Il approche 20 h. J’ai peur. Je retire mon pied de la pédale d’accélération. Je tente un virage à gauche. Je me retrouve dans un espace vaste tapissé d’asphalte. Je sors du véhicule. Je n’entends rien. C’est le silence total. Mes oreilles bourdonnent. Je m’assois. Je plisse les yeux. Impression de déjà-vu.

 

J’admire le paysage reluisant de noirceur. Je lève la tête et ferme les paupières. Le ciel est bleu. Je cherche à deviner la forme des nuages. L’un d’eux ressemble à une petite personne. Je me rappelle. L’un d’eux ressemble à un enfant. J’ouvre les yeux brusquement. Ma fréquence cardiaque augmente. Mon souffle est court. Encore une crise de panique. Je me demande comment j’ai pu oublier ce qu’était un enfant. J’étais un enfant… Avant tout ça.

 

Je me lève sans attendre. Je fais des tours sur moi-même, comme un chien. Je me rappelle. Je me demande comment j’ai pu oublier ce qu’était un chien. J’ai un léger mal au cœur. Mon regard s’arrête sur un gros bâtiment. Je décèle des rires d’enfants. Je ressens un vertige. La confusion s’empare de mon esprit. La tête entre mes mains, des souvenirs se ressassent. 

 

Je me rappelle maintenant. Oui, je me rappelle la vitalité des jours et l’attraction des nuits. Les yeux fermés, je peux distinguer la chaleur que procurait le soleil et la fraîcheur qu’offrait la pluie. Je me rappelle la vie. Pourtant, il n’y a plus rien. C’est peut-être mon imagination. Non, il y a bien eu une autre réalité avant ce vide. Avant ça. Je me rappelle les cours d’école remplies de l’innocence des enfants. Je me rappelle les succulents repas dans mes restaurants favoris. Je me rappelle les après-midis lorsque les rues du Vieux-Québec étaient pleines de vie et parsemées de gens en quête de bonheur. Je me rappelle le plaisir ressenti lors de ces fins de semaine au chalet avec mes meilleurs amis. Je me rappelle l’euphorie partagée aux soirées familiales pendant le temps des fêtes. Je me rappelle les épuisantes journées passées dans cet établissement scolaire. Je me rappelle la liberté, prise pour acquise, de voir qui je veux quand je le veux. Je me rappelle... Impression de déjà-vu.

Illustration de Tim Saternow

Correction par Mariane Cantin.

Mise en page par Jaëlle Méroné.