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23 avril

De chair et de sang

Énora Fortin-Fabbro

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Avant, elles étaient en vie. 

Elles admiraient la glace ambrée qui scintillait sous le ciel embrasé et se plaignaient du vent qui giflait leurs doigts. Elles buvaient les bourrasques glacées du vent qui s’engouffrait par la fenêtre de leur voiture les nuits d’automne pendant que leurs amis chantaient jusqu’à s’érafler la gorge. Elles contemplaient les braises animées d’un feu de camp les soirs d’été et s’agrippaient aux chaînes glacées des balançoires alors qu’elles s’envolaient pour plonger dans la lumière qui se déversait des étoiles. Elles savouraient la fraîcheur de l’eau sur leur nuque alors qu’elles dérivaient à la surface d’un lac calme, serein. Elles profitaient des après-midis où elles s’allongeaient à l’ombre d’un érable pour écouter le silence opaque, le silence familier. Elles se tenaient debout au milieu des applaudissements chaotiques à la fin d’un spectacle, noyées dans la foule, isolées. Elles observaient la brume valser avec la pluie, sans savoir que ce serait la dernière fois.

 

Puis, une à une, elles sont tombées.

Or, elles ne sont pas tombées tout doucement, paisiblement, sereinement, elles sont tombées écorchées, éraflées. Elles ont été submergées par le champ de bataille qui dévorait leur maison. Elles se sont noyées dans ce silence écarlate, dans cette cage de silence qui dissimulait leur agonie depuis si longtemps. Elles sont tombées sans savoir que ce voile meurtrier qui cachait depuis si longtemps leurs cris viendrait les enlacer, les étouffer, les suffoquer. Ou peut-être le savaient-elles. Peut-être le voyaient-elles dans cette ombre qui s’agrippait à leur pas et qui menaçait de les assaillir. Peut-être savaient-elles depuis longtemps que rien ne réussirait à fracasser les murs de cette oppression sanglante qui dissimulait l’irréversible injustice de la violence censée n’être qu’éphémère.

Reste qu’il est trop tard. Trop tard pour ces femmes qui sont davantage que des statistiques révoltantes. Trop tard pour ces femmes qui auraient pu être épargnées. Trop tard pour ces personnes qui ont succombé à une guerre qui aurait depuis longtemps dû être achevée.



 

Trop tard pour Elisapee Angma.

Trop tard pour Marly Édouard.

Trop tard pour Nancy Roy. 

Trop tard pour Myriam Dallaire.

Trop tard pour Sylvie Bisson.

Trop tard pour Nadège Jolicœur.

Trop tard pour Rebekah Harry.

Trop tard pour Carolyne Labonté.

Trop tard pour Kataluk Paningayak-Naluiyuk.

Trop tard pour toutes celles d'avant.

 

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour dénoncer tous les meurtriers injustement protégés par le silence.

 

Si vous êtes victime de violence conjugale, contactez SOS Violence conjugale au 1 800 363-9010, le 911 et consultez le https://sosviolenceconjugale.ca/fr

Correction par Antoine Landry

Mise en page par Jaëlle Méroné

Image de Stefania Infante

Références

Elkouri, Rima. « Elles étaient sept ». La Presse. 25 mars 2021. https://www.lapresse.ca/actualites/2021-03-25/elles-etaient-sept.php

 

Bussière, Guylaine. « 9e féminicide au Québec : onde de choc dans Charlevoix ». Radio-Canada.ca. 13 avril 2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1784376/feminicide-charlevoix-carolyne-labonte.

 

Nouvelles, T. V. A. « Un 8e féminicide au Québec ». 2 avril 2021. https://www.journaldemontreal.com/2021/04/02/un-8e-feminicide-au-quebec-1.