OPINION

17 février 2021

De l'amour en jaune

Micha Globensky

La Saint-Valentin est venue et partie comme l’air d’une chanson d’amour. Mon texte se veut la ponctuation du silence laissé derrière.  

Je t’aime 

 

Jean-Pierre Ferland chante une formule tellement simple, mais souvent terriblement difficile à faire passer nos lèvres  : Ce qu’on dit quand on tient une femme dans ses bras. Trois mots, « quelque part entre nous / Faudrait y aller. » 

Le 14, c’est facile. On profite de l’attente pour déguiser notre véritable besoin de « le dire » et pour le lancer bonnement aux membres de notre entourage. Le 14, le problème auquel fait face Ferland est plus vite résolu. 

 

Faudrait que j’le dise 

mais je n’sais pas comment 

on dit quand on veut dire ces choses 

 

Car les autres jours, c’est facile de ne pas savoir « comment on dit ». De la honte ou de la gêne peut-être, mais surtout de l’appréhension. Peut-être ne voulons-nous simplement pas le dire ; on ne peut aimer tout le monde.  

 

je l’dirai p’t-être jamais 

 

Dans L’enfant de Noé, Éric-Emmanuel Schmitt demande par le biais du père Pons : « le respect n’est-il pas plus fondamental que l’amour ? Et plus réalisable aussi… Aimer mon ennemi, comme le propose Jésus, et tendre l’autre joue, je trouve ça admirable mais impraticable. » Pour ma part — et puisque c’en est la fête —, j’aime croire que l’amour est fondamental.  

 

mais c’est difficile à dire 

« Je t’aime » 

 

j’aim’rais mieux l’écrire 

j’aim’rais mieux l’mimer 

c’qu’on dit et que je n’peux pas dire 

 

Si c’est difficile et potentiellement impraticable, pourquoi continuer à écrire ? à chanter ? C’est que nous finissons par le dire. Sinon nous voulons toujours terriblement le dire. C’est aussi conditionnel que la soif, aussi physique que la propagation du son. Tellement, qu’un jour, on ne le dit que pour en entendre l’écho.  

 

je t’ai…ai…me 

je t’aime 

je t’aime 

je t’aime  

je t’aime 

 

Une fois la brèche taillée — ou le débit dégelé —, les trois mots n’ont besoin de rien pour couler. Malheureusement, ils perdent leur sens de fois en fois. Nous l’avons déjà dit, l’amour est « quelque part entre nous ». Il n’a pas besoin d’être nommé. Même qu’il est mieux ressenti avant de l’être.  

 

Si vous dites « je t’aime » à quelqu’un que vous aimez, vous ne ferez qu’inutilement, difficilement et incomplètement pointer l’espace qui ne demandait rien. Qu'importe, aussi bien le rappeler… Et tentez de garder en tête qu’on ne sait jamais à qui nous le dirons. Aussi bien supposer que tout le monde pourrait en devenir le destinataire… 

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Illustration par Paloma Aguera Diez

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Extraits de la chanson Ce qu'on dit quand on tient une femme dans ses bras de Jean-Pierre Ferland