CRITIQUE

12 avril 2021

Embrasser le sauvage

Emmanuel Brouillette

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Déjà le fruit, premier recueil de la poétesse Anne-Julie Royer, se lit comme une ode aux silences simples et aux parures sylvestres. Ce livre, construit à la verticale, se compose de poèmes élancés où les mots, à l’instar des feuilles d’automne, semblent chuter jusqu’au bas de la page — les vers se transforment sous l’action de la gravité. L’auteure crée ainsi un style léger et gracile, comme si les textes, oiseaux des bois, ne se nourrissaient que dans le creux figé d’une main tendue.

 

«Le poème

se risque

comme

une sittelle

sur ma paume

je retiens

ma respiration

le picotement

des griffes du bec

l’éclat des écales

l’envolée.»

 

La douceur de ce recueil se cache derrière les menus détails : «[le] chant / de la cigale », les «pétales / blancs / simplement / déroulés», «les troncs serrés / des épinettes / et des hêtres / malingres». C’est par le retour à la terre — par la recherche de l’art dissimulé — que transparaît la reconnaissance. La poésie se présente alors comme un langage de la nature qui permet d’exprimer toute gratitude, de s’inventer une tanière à soi.

 

«les animaux la fleur me laissent / toute la place pour dire sans recourir / à la beauté»

 

L’amour d’Anne-Julie Royer — copieux, vivace — bourgeonne sous le cœur de l’hiver. En courtes envolées de vers et de prose, la narratrice se dévoile à un tu protéiforme. Elle lui adresse le fragile de ses fantasmes, qui oscillent entre charnels et floraux. De l’espace domestique à la vastitude «en étoiles du nord sur les draps», de l’humus fugace aux pilastres immuables des arbres, les goûts de l’écrivaine déambulent, hument l’arôme des asclépiades, mordent dans ce qui deviendra «bientôt / le fruit / bientôt / la fin».

 

«Je papillonne

tigrée d’Amérique

entre ta bouche

et les saponaires

ton sexe

et la cuisine

la chambre

et la forêt.»

 

Déjà le fruit, c’est cueillir le corps d’un mulot dans la gueule d’un chat, puis l’habiter ; c’est s’habiller des plumes d’une paruline, tomber dans la main qui écrit l’histoire des bois. La poétesse erre, de sa voix douce et intarissable, avec le territoire, celui qui la sauve, celui qui la perd…

Référence

Royer, Anne-Julie. Déjà le fruit. Québec: Les éditions de l’Écume, 2021

Crédit photographique: Emmanuel Brouillette