OPINION

7 décembre 2020

​Feu, feu, joli feu, ta chaleur nous évince !

Micha Globensky

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Dimanche dernier, la Ville de Montréal ordonne l’évacuation d’urgence du campement de la rue Notre-Dame après l’incendie d’une des tentes. Si la couverture médiatique de ce phénomène est jeune, celui-ci existe depuis plusieurs années déjà dans les grandes villes américaines et même à Montréal témoignent plusieurs acteurs et actrices du milieu de l’itinérance dans un reportage de Rad, le laboratoire de journalisme de Radio-Canada, intitulé « Les campements à Montréal, au-delà de Notre-Dame »¹. Martin Pagé, directeur général de l’organisme communautaire Dopamine, déplore également le manque « criant » de logements abordables dans les grands centres, phénomène causé par l’augmentation incessante des prix du loyer depuis « plus de dix ans ». Jusqu’alors, la Ville de Montréal tolérait le campement de la rue Notre-Dame. De plus, des démarches importantes ont été réalisées afin de remédier au problème par les gouvernements fédéral et provincial. Le 17 septembre 2020, ils s’entendent pour débloquer 1,8 milliard de dollars en fonds fédéraux pour construire des logements sociaux dans la province. Malgré le progrès, la décision récente de la ville représente un grand pas en arrière.

« Les logements à Montréal là, si c’est pas neuf, c’est insalubre. Moi j’ai visité là, j’en avais des frissons. À 700 dollars par mois, j’avais… j’étais capable d’avoir une chambre. Mais à Saint-Léonard. C’est loin là… Moi j’adore le centre-ville. J’adore les gens moi… enlève moi pas ça là. » « J’ai travaillé comme un fou toute ma vie! »

- Martin Leguerrier, ex-propriétaire d’une compagnie d’excavation, campeur depuis cet été.

Pour les campeurs et campeuses, il s’agit de plus qu’un logement temporaire. « C’est mon logement ! Je veux pas de refuge, c’est mon logement. Et je vais tenir jusqu’au boute. Je suis prêt à faire l’hiver. » C’est le témoignage de Jacques Brochu, campeur sur la rue Notre-Dame. Le « refuge » dont il parle fait référence aux trois refuges temporaires ouverts par la Ville de Montréal cet été, peu attrayants selon Jacques : « Je peux me coucher à l’heure que je veux. Je peux me lever à l’heure que je veux. Manger ce que je veux, quand je veux. Et non pas avoir comme… ok selon l’horaire établi. À 6 :10 à Maison du Père c’est l’heure des barbes. Ben si t’es pas disponible de 6 :10 à 6 :30, tu peux pas faire ta barbe. » Pour lui comme pour plusieurs autres, la rue Notre-Dame est une forme de liberté. « Pour moi, c’est des lieux qui permettent l’auto-organisation de ces personnes-là, leur reprise en main, la considération aussi de leur capacité de s’organiser » affirme Jean-François Mary, directeur de l’organisme communautaire CACTUS Montréal.

Ce n’est pas la première fois qu’un programme bâti et réservé aux personnes appauvries est rejeté par celles-ci. Surtout, il faut éviter de le percevoir comme un refus de changement de leur part. En effet, si ces programmes sont souvent fabuleux, ils représentent parfois une source de honte pour les personnes visées. Le sociologue Pierre Bourdieu tente d’expliquer le phénomène grâce à la théorie de la reproduction sociale et à la notion d’habitus qu’il met sur pied. Les habitus sont des « manières de penser, d'agir et de sentir relativement stables, qui sont le produit de notre socialisation (famille, éducation) et guident de façon non consciente nos goûts nos choix dans tous les domaines de l'existence. »² Il comprend le capital économique, culturel, social et symbolique de la classe sociale. La représentation du monde et les valeurs des individus dépendent de ces différents capitaux. Ainsi, les individus appauvris peuvent être méfiants envers les autres classes sociales et, bien souvent avec raison, refusent d’être perçus comme inférieurs à eux.

Le témoignage de Jacques représente bien le problème dans toute sa profondeur. Puis, en essayant de réfléchir à des solutions, il est difficile de ne pas critiquer le capitalisme sauvage qui cause la hausse des prix des logements à Montréal. Pour le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), sans véritable contrôle ni registre des prix des loyers, l’augmentation abusive des loyers est légale si le locataire ne s’y oppose pas. « Or, trop peu de locataires se prévalent de ce droit, soit par méconnaissance, soit par peur d’envenimer la relation avec leur propriétaire. Un contrôle obligerait les propriétaires à justifier, devant la Régie du logement, une hausse de loyer supérieure à un taux global déterminé annuellement par le tribunal. »³

Finalement, je ne peux m’empêcher de penser au magnifique Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie en réfléchissant au triste sort que nous réservons à nos semblables dans ces situations. Et puis, il faudrait bien laver le nom du jeune essayiste, tout récemment si mal utilisé — Qu’en dites-vous Richard Martineau ? Car après tout, il suffit d’écouter parler ces gens pour immédiatement nous retrouver à leur place…

« Croyons plutôt qu’en faisant ainsi des parts plus grandes aux uns, plus petites aux autres, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que les autres ont besoin d’en recevoir. »⁴

Références

1. Olivier Arbour-Masse, Thomas Christopherson, Sébastien Gaudet, « Les campements à Montréal, au-delà de Notre-Dame », Rad, 1er octobre 2020, https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-8325840/campements-a-montreal-au-dela-notre-dame.

2. Xavier Molénat, « Pierre Bourdieu, Les dessous de la domination », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, No 30, mars-avril-mai 2013, p.50.

3. Ismaël Houdassine, « La pénurie de logements fait exploser les prix des loyers à Montréal », RCI, 26 juin 2020, https://www.rcinet.ca/fr/2020/06/26/la-penurie-de-logements-fait-exploser-les-prix-des-loyers-a-montreal/.

4. Étienne de La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, §22.

Alexandre Shields, « Montréal sonne le glas du campement de la rue Notre-Dame », Le Devoir, 7 décembre 2020, https://www.ledevoir.com/societe/591103/montreal-ordonne-le-demantelement-du-campement-de-la-rue-notre-dame.

Alexandre Shields, « Montréal sonne le glas du campement de la rue Notre-Dame », Le Devoir, 7 décembre 2020, https://www.ledevoir.com/societe/591103/montreal-ordonne-le-demantelement-du-campement-de-la-rue-notre-dame 

Illustration de Luc Melanson

http://www.lucmelanson.com/