POÉSIE

8 mai 

Concours de poésie : les textes gagnants

Après délibérations du jury composé des professeures Maryse Poirier, Huguette Poitras et Catherine Martineau, le nom des gagnant.e.s du concours de poésie sont finalement annoncés ! C'est avec grand bonheur que l'éclo vous présente les textes gagnants en collaboration avec le département de français du Cégep de Sainte-Foy.

PREMIER PRIX

CÉDRIC HUOT 

Arts, lettres et communication, profil Littérature et création

LE PRINTEMPS GOÛTE LA MORT

Trente piastres d’ordinaire

le ciel te peint
tes cheveux sont portés par un vent fauve
qui sent le vide d’une mer sans sel

sur le trottoir d’une rue sans fin
parfaitement droite
pleurant qu’on n’y passe
que pour aller ailleurs
une paire de lunettes fumées
et une facture
pliée par l’ennui

tu te penches
et elle saute dans tes mains

annoncé par la cloche au-dessus de la porte
le boucher sort fumer sa dernière cigarette
son tablier se soulève au passage 
d’une bagnole plus vieille que toi

tu aimerais avoir toi aussi
quelque chose de chaud en-dedans
même si c’est juste
de la boucane


des fois
quand il ne te reste
plus beaucoup d’air
tes poumons
arrêtent de se vider 
de combler
ce qu’il manque 
entre les maisons
et les chaînes de trottoir

et tout devient calme

 

tu ne penses plus au fait d’avoir oublié le raccourci
par la forêt derrière la bibliothèque
tu ne penses plus au fait que ton cousin t’en voudrait
d’avoir perdu un si gros morceau de votre enfance
tu ne penses plus à la facture de tantôt

tu t’arrêtes et tu la déplies
trente piastres d’ordinaire

le ciel te peint
c’est quand même doux
et sans t’en rendre compte
tu as tourné en rond

 

À la fille dans mon rêve

*
nous nous sauvions
d’une police à moitié humaine
sur les toits durcis par le froid
entre les jardins bercés par la nuit

nous arpentions ce que les habitants
d’une ville rouillée
n’osaient plus voir

et aveugle dans les coulisses
d’un théâtre fantôme
où jouaient les ombres de comédiens
j’ai pris ta main comme un enfant
et avec les chiens à nos trousses
tu m’as embrassé bleu ciel
tu as percé les nuages d’une métropole tempête
avec la douceur
du changement de décor


**
je me suis réveillé en corbeau
perché sur la froideur de ma chambre
un peu comme toujours
un peu comme jamais
avec l’envie d’avant
l’envie d’ailleurs
et le vertige d’avoir oublié
quelque chose

 

SECOND PRIX

DOROTHÉE MOISAN

Arts, lettres et communication, profil Littérature et création

L'ESPACE ÉPINEUX ENTRE CIEL ET TERRE


La serre autour de moi est vaste, je n’en vois pas les extrémités. Cela pourrait ne pas être une serre que je ne le saurais pas. Ma conviction vient des roses qui poussent, douces et épineuses, qui m’entourent, m’enivrent, me bloquent le chemin. Je ne sais pas où je vais. Je ne l’ai jamais su. Les roses sont partout. Elles m’attaquent. Dois-je apprendre à supporter la douleur des épines ou ne suis-je plus censée avoir mal après tout ce temps ? J’avance continuellement en me demandant pourquoi je le fais. En me demandant ce que je cherche, au juste, ce qui m’attend. Je ne sais pas où je vais et pourtant j’y vais quand même. Je ne sais pas où je vais et pourtant j’essaie d’y aller. Les roses sont toujours sur l’offensive. Je ne vois jamais clair à travers elles. Il arrive qu’elles me piquent les yeux. Je dois alors m’arrêter, car je deviens aveugle et je risque de faire mal aux roses. Pauvres roses, que je trouve si belles.

 
Parfois, je regarde le ciel, à travers le toit immatériel de la serre et j’oublie les roses, mais alors je me sens mal, car ce n’est pas là le vrai chemin. Seules les roses le connaissent. Elles me le montrent durement, parfois avec violence. Ce n’est pas leur faute si elles sont farouches. Elles savent aussi que le ciel est un menteur inaccessible. Il fait des promesses impossibles à tenir et me regarde de haut. Les roses sont vraies. Elles sont partout, méchantes, mais belles.  


J’ai compris que la serre n’a pas de porte de sortie. Le jeu, c’est de marcher à travers les roses jusqu’à la fin de la partie. La partie est très longue. Je ne sais pas contre qui je la joue. Les roses, peut-être. Ou alors, moi-même ? J’aime mieux penser que les roses et moi sommes alliées, même si elles sont cruelles. Je refuse de croire que leur cruauté est intentionnelle. Il doit y avoir une raison. De toute façon, je ne comprends pas le jeu, je ne sais pas qui sont les joueurs, je ne connais pas le chemin et le ciel essaie toujours de m’arnaquer. Tout ce qui compte, c’est les roses, parce qu’elles sont les seules que je comprenne. Quand les roses auront disparu, alors leurs épines ne m’érafleront plus, mais je serai prise dans cette serre éternelle, entre un chemin inconnu qui ne souhaite rien me révéler et un ciel menteur qui se croit supérieur. Je reste avec les roses. Elles sont ma seule certitude.