CRITIQUE

5 juillet

Journée de révision

Laurent Porter

Objet de la critique à lire au préalable

JOURNÉE D’ÉTUDE

 

« Avant de commencer, je voudrais que tu comprennes bien une chose, cet article s’adresse à toi et à personne d’autre. Ne tente pas de te défiler en reportant le tort sur l’ensemble de la masse étudiante car le tort t’incombe en grande partie.

 

Jeudi, le 13 novembre, se déroulait une journée d’étude; deux principaux thèmes y furent débattus, soient: le rapport Nadeau et le Front Commun. Malheureusement les organisateurs de cette journée ont pu constater une fois de plus que les étudiants ne réalisent pas mais alors, absolument pas la situation sociale, politique et économique dans laquelle se trouve la population québécoise et canadienne.

 

À quoi cela est-il dû? Si on fait un court retour dans notre histoire, on constate que les Québécois (français) sont depuis la conquête britannique plus émotifs et subjectifs que réalistes face à leurs problèmes. C’est ainsi que l’on s’accroche depuis un peu plus de deux siècles à notre langue et au folklore tout en nous laissant lentement mais inexorablement chuter vers la dépendance politique et économique vis-à-vis notre grand frère d’Ottawa et notre père de Washington.

 

1975 nous révèle cette même apathie, où chacun semble se plaire dans la plus grande complaisance. Bien sûr, la plupart d’entre nous émettent quelques critiques sur notre société sans toutefois s’impliquer davantage. Mais réalise-t-on que cette condition d’amorphe est continuellement entretenue par nos gouvernements qui créent un milieu de vie propice à la déviation des énergies créatrices de chacun de nous qui elles peuvent devenir une solution à nos problèmes?

 

Pour nous en convaincre, nous n’avons qu’à regarder le nombre de brasseries, discothèques, cinémas, spectacles, heures de T.V. et autres qui nous submergent. En effet, combien d’heures consacrons-nous à ces différentes activités?

Certains me répondront que cela a toujours été ainsi et que l’on y peut rien, que la masse en elle-même est amorphe et résignée. À ceux-ci, je répondrai qu’ils sont exactement dans la voie qui leur a été tracée et qu’ils s’inscrivent dans l’esprit de défaitisme et de conformisme tant espéré par nos fidèles, sincères et honnêtes dirigeants.

 

Ce qui nous manque à nous, Québécois et étudiants, c’est un esprit de corps; c’est cesser de se considérer d’une façon individualiste et égocentrique car même si l’on se donne des associations étudiantes aujourd’hui et des syndicats demain, l’on ne changera rien, tout ce que vos "leaders" feront ce sera tout simplement de tenter de compenser pour les biens et les droits que vous perdez un peu chaque jour.

Il est primordial que tu te mettes à participer à la vie politique et ceci sans te défiler; car la solution, c’est d’avoir un rapport de force et la force c’est toi, c’est moi, c’est nous.

 

En conclusion, je te ferai remarquer que le jeudi, 13 novembre, était une main qui t’était tendue, et qu’il y avait à l’intérieur, des problèmes concrets qui te touchaient de près et non seulement pour une journée. D’autres occasions se présenteront à toi; à toi d’en profiter et cesser par le fait même d’être un légume.

 

Yves Fortin

P. S. Je remercie hautement, ceux qui ont osé participer à la journée d’étude. »

Yves Fortin, « Journée d'étude », L’Éclosion, Vol 4 no 9, Semaine du 17 au 21 novembre 1975

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« Avant de commencer, je voudrais que tu comprennes bien une chose », c’est que cet article ressemble à du chialage à tout va comme autant de coups d’épée dans l’eau. Commencer un texte en tutoyant le·la lecteur·ice en lui intimant qu’il·elle est poche, c’est vexant, infantilisant et cela nous met en rogne contre l’auteur plutôt que contre le problème. C’est aussi faux de dire que l’article ne s’adresse qu’à une personne: l’auteur s’en prend plutôt au personnage généralisé de l’étudiant. Contre quoi s’indigne autant notre môssieur Fortin?

 

La « journée d’étude » semble avoir été organisée pour cibler certains des enjeux de l’époque. Quoique ce nom me semble mal choisi pour attirer une gigantesque clientèle, le but ici est de stimuler la participation des étudiants à propos des problèmes qui les concernent. Encore une fois, le meilleur moyen de le faire n’est pas en s’indignant contre ceux qui n’ont pas participé, mais plutôt en s’indignant contre cette situation socio-économique que l’auteur ne spécifie même pas.

 

Outre le blâme d’une inconscience collective manifeste, l’auteur parle de Front Commun et de Rapport Nadeau. Un (vrai) « court retour dans notre histoire » s’impose ici.

Le Rapport Nadeau ou Étude sur l'état et les besoins de l'enseignement collégial a été publié en 1975 sous l’égide de Jean-Guy Nadeau. Il se concentrait sur les besoins des étudiants, d’où l’importance de la participation des élèves à ladite journée d’étude. Ce rapport servait de première évaluation des cégeps depuis leur création en 1967. Constatez ici le libre arbitre que permet diligemment le rapport:

 

« La formation doit être centrée sur les besoins réels (personnels) de l'étudiant. Ces besoins personnels sont cependant divers : besoin de connaissances, de rigueur intellectuelle, de conscience historique, d'habiletés et d'attitudes [...] qui seront spécifiés par le type de vie et d'activités sociales que choisit l’étudiant et par lequel il portera les besoins sociaux ».  

 

De plus, le rapport Nadeau prône l’étude de champs disciplinaires (quels qu’ils soient) comme vecteur d’identification personnelle de l’étudiant. Concrètement, en étudiant en Sciences humaines ou en Technique de radiodiagnostic, par exemple, on apprend à se définir comme personne en tâtant le pouls de ces disciplines et de leurs grands principes. Il ne s’agit pas ici de bourrer le crâne des étudiant·e·s  plus grand nombre de connaissances possibles, mais de leur donner un avant-goût des disciplines.

 

Quant à lui, le Front Commun est issu de la lutte commune de trois centrales syndicales importantes, soit la CSN, la FTQ et la CEQ (Centrale de l’Enseignement du Québec). À l’instar de nos professeurs en ce moment, le Front Commun a milité de 1971 à 1975 pour le renouvellement des conventions collectives des travailleurs. Une grève générale illimitée a même eu lieu en 1972. 10 jours plus tard, cette grève est devenue illégale par une loi spéciale forçant le retour au travail. Parmi les recommandations du Front Commun le 29 septembre 1975, on demande une augmentation du salaire à un minimum effarant de… 165$ par semaine! Ce montant correspond à 816,32$ (par semaine) aujourd’hui. Un travailleur payé à 15$ de l’heure pour une semaine de 40 heures recevrait aujourd’hui 600$... il y a là matière à réflexion.

 

Revenons à nos moutons. Le retour historique de l’auteur parle d’un côté émotionnel et subjectif qui se serait développé depuis la conquête britannique. Qu’est-ce qu’« émotifs et subjectifs » pour l’auteur? Pourquoi serions-nous ainsi? Après moult réflexions, je ne sais toujours pas d’où cet argument sort. Cette parenthèse avait un bon potentiel de développement, mais cela n’a pas été exploité par M.Fortin.

 

Cela dit, l’auteur marque tout de même quelques points. Il déplore non pas la chute du fait français au Québec, mais son érosion progressive. De plus, cet état « amorphe » de vide postmoderne est aussi risible que concret. Si vous demandiez dans la rue à tout un chacun notre objectif de société, que vous répondrait-il? Alexis de Tocqueville (philosophe français) s’en retournerait dans sa tombe. Nietzsche proclamait déjà l’arrivée du dernier homme et notre fin commune. Le narcissisme demeure ironiquement un ennemi commun. Par ailleurs, blâmer la masse sans prendre part à l’action est souvent une excuse facile pour ne pas s’impliquer du tout, et Yves Fortin décrie à juste titre cette attitude. Enfin, il en appelle à l’implication politique des cégépiens dans un rapport de force envisagé de manière quelque peu communiste, certes... mais il encourage quand même l’implication politique.

 

Or, dans sa proposition mal échafaudée de solution, M.Fortin trébuche et s’étale de tout son long. Les énergies créatrices… sérieusement? Je peux saisir qu’il souhaite repenser le système, mais faute de détails, le lecteur n’en tire rien. L’excuse fastoche du gouvernement fort vilain est servie à toutes les sauces - l’auteur sauce trop. Paradoxalement, il se tire dans le pied: faire valoir les énergies créatrices tout en chialant contre les arts et spectacles comme sources de divertissements acculturants est tout bonnement stupide. S’il y a lieu de s’inquiéter du rapport de force entre plateformes de diffusion états-uniennes et québécoises, puis à leurs places respectives au Québec, il n’en demeure pas moins que la culture d’ici fait partie de la solution. Quitte à écouter la télévision, quelques épisodes de District 31 me rendent très heureux. À ce que je sache, aucun député ne m’a influencé dans ce choix que je vous recommande, ne serait-ce que pour voir Gildor encore et encore. Après tout, les dirigeants et leurs manières de gouverner devront forcément faire partie de la solution: il ne sert à rien de s’en prendre au gouvernement en évitant la critique constructive.

 

En fin de compte, ce texte est un peu vexant. Qui dit véhément ne dit pas toujours pertinent. En échange, M.Fortin perd son temps à choquer plutôt qu’à comprendre ou analyser. Ce faisant, il se perd dans des diatribes rhétoriques franchement moyens sans rien proposer d’utile ou de minimalement réfléchi. Franchement, si l’auteur avait lu (et compris) De la démocratie en Amérique de Tocqueville, ce texte ne serait forcément pas le même. Je loue quand même son appel à l’implication politique, et là, Sieur de Tocqueville serait content. L’implication politique aux affaires de l’État nous sort de nous-mêmes pour nous lier aux autres, nous permet de tracer le pourtour de nos enjeux à nous et d’en dessiner les solutions. 

 

Si nous sommes des légumes, mes chers rutabagas, je vous souhaite alors de belles vacances, une charmante implication dans les causes qui vous tiennent à cœur.

 

À la revoyure pour de nouvelles aventures rocambolesques!

Image d'Alexis de Tocqueville - Wikipédia

 

Correction par Rose Côté

Mise en page par Analu Faleiros