OPINION

15 juillet

La peur d'un mot

Matthieu Mellon

débat_edited.jpg

La peur d'un mot

Par Matthieu Mellon

Éditions 1995-1996

 

 

"Séparation"!...Êtes-vous toujours là? Ou vous êtes-vous réfugié, bras en croix et tête baissée sous le premier bureau que vous avez pu trouver?

 

Toute la campagne du NON des fédéralistes me semble reposer sur une chose en particulier: la peur du mot "séparation". On entend souvent que la campagne du NON de 1980 en fut une de peur. J'ai bien l'impression que certaines constantes de l'histoire de l'humanité sont récurrentes...

 

"Pourquoi ne pas dire que ce que veulent vraiment les souverainistes, c'est la séparation?" Voilà la question qui brûle les lèvres et la plume des fédéralistes depuis le début des débats sur la souveraineté. Simplement parce que le sentiment qui anime les véritables souverainistes, les passionnés, les convaincus, c'est la pleine maîtrise de nos pouvoirs et législations, c'est la sauvegarde de la langue, la sauvegarde de notre culture. Il est alors plus que légitime de parler de souveraineté. Et si ce plein contrôle de nous-mêmes nécessite une séparation politique, idéologique et économique du reste du Canada, alors qu'il en soit ainsi.

 

Comme ce principe me semble assez facile à saisir, je crois plutôt que les fédéralistes jouent les innocents et tentent d'effrayer la population avec le terme séparation. Qu'a-t-il donc de si effrayant ce mot? Il rappelle peut-être un divorce parental, des chicanes, des pleurs ou encore peut-être évoque-t-il la rupture par laquelle on perd quelque chose, on perd une partie de soi-même?

 

Je ne dis pas que le camp du OUI n'apporte que de brillants et éclatants arguments pour défendre la cause de la souveraineté. Pour ma part, je me serais bien gardé d'entrer dans ce jeu de peur des membres du NON. Je n'aurais pas inclus dans la question le partenariat économique proposé par Mario Dumont. C'est une vaine tentative, à mon avis, de rassurer les Québécois quant aux relations futures avec le Canada. Mais plus grave, je crois qu'elle dénote un fléchissement dans la rigueur et dans les convictions des dirigeants du OUI. Les fédéralistes tentent d'apeurer les Québécois par de vils subterfuges, le OUI s'assouplit, se prostitue en nous assurant un partenariat économique dont se servent une nouvelle fois les fédéralistes pour nous effrayer. Ils nous disent que ce partenariat est loin d'être réalisable, qu'il fut rédigé seulement par des fervents du QUI, etc. En somme, ils tentent de le discréditer. En effet, la question eût peut-être avantage à n'inclure que la notion de souveraineté. Il va de soi que des négociations auront lieu après le référendum. Le reste du Canada ne pourra se passer d'un partenaire économique aussi riche et indispensable que le Québec. Et, comme disait Bouchard, Ottawa sera le premier à s'asseoir pour négocier le partage de la dette...

 

Le NON marque un point cependant quand il met en doute le pouvoir d'un Québec souverain de réaliser toutes ses promesses (contenues notamment dans le projet de loi). Je crois que le OUI s'est aventuré trop loin dans ses prédictions et qu'il ne peut garantir les questions de citoyenneté ou de monnaie, par exemple. Peut-être ont-ils voulu rassurer la population? Moi, ça me fait plutôt peur...

 

Pour en revenir au NON et ses arguments ridicules, je ne peux m'empêcher de vous remémorer deux ou trois citations qui prouvent l'acharnement malsain des fédéralistes, l'agressivité et le mépris qui se dégagent de leurs pensées. Il y aurait bien sûr le désormais célèbre "...il faut écraser!" de Claude Garcia. Mais il y a pire. Des paroles bien plus pensées, bien mieux pesées (et par conséquent de portée plus lourde) de la part de M.André Ouellet: "Au Canada, nous, on ne s'est pas encore tués ou entretués. Et j'espère que l'exemple de l'ex Yougoslavie ne s'appliquera jamais au Canada" a t-il déclaré le 26 septembre. Comment un être raisonnable peut-il en venir à dire des choses pareilles? Comment peut-il envisager une situation socio-politique semblable à celle de l'ex-Yougoslavie? L'évidence frappe d'elle-même. C'est le plus bel exemple de déclaration de peur (pas très subtile, avouons-le) que l'on puisse entonner. M. Martin, pour sa part, affirmait lundi le 25 septembre, que le Canada refuserait une entente sur une union économique et que le Québec aurait du mal à se faire admettre à l'Organisation Mondiale du Commerce. A ceci, M. Parizeau n'a pu que pouffer de rire et remettre en question la compétence de M. Martin.

 

Mais laissons-là toute la démarche politique, laissons derrière les déclarations et regardons le fond, le principe de base qui, selon moi, devrait se révéler le véritable et unique guide de notre décision. La souveraineté nous rendra autonomes, libres de choisir, de gouverner à notre guise nos propres institutions en fonction de nos besoins propres, caractéristiques, qui diffèrent de ceux des anglophones, de ceux du reste du Canada. Et là-dessus, les fédéralistes n'ont rien à dire. Ils ne peuvent critiquer, pas plus qu'ils ne peuvent renier les échecs du Lac Meech et de Charlottetown.

 

Alors faisons fi de cette campagne de peur du fédéral qui ne trouve rien de mieux que de remettre en cause la monnaie, la paix, les relations économiques extérieures du Québec, la citoyenneté, l'assurance-chômage pour nous effrayer. Faisons fi des promesses exagérées des souverainistes et retournons-nous vers l'essentiel. Rappelons-nous que ce qui est plus petit est plus facile à manœuvrer, est plus efficace, plus simple et plus sain. Rappelons-nous que nous avons une langue, une culture à protéger et que la souveraineté pourrait bien servir à une plus grande humanisation des rapports sociaux. Rappelons-nous qui nous sommes. Rappelons-nous aussi que si le fédéral fait tant de cas de la "séparation", que s'il met tant d'énergie à essayer de déconcerter le peuple québécois, c'est qu'Ottawa y perdra et que le Québec y gagnera.

Matthieu Mellon, « La peur d'un mot » L'ÉCLOSION, 1995

********

bd oui (3)_edited.jpg

L'ÉCLOSION, 1995

circle-cropped_edited.png

Illustration par Andrea Da Loba

http://www.andredaloba.com/

Mise en page par Jaëlle Méroné