OPINION

20 avril

La plus grande imposture intellectuelle des temps modernes

Arthur Légaré

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J'aimerais attirer l'attention sur un enjeu auquel trop peu de temps d’antenne est consacré. Son rôle d'avant-plan dans la genèse de nos sociétés est pourtant à l'origine du mur que l'humanité s'apprête à frapper si rien ne change. Je parle ici du détournement sémantique dont a fait l'objet le mot «économie» depuis l'ère industrielle. On a vidé ce mot de son sens. Il est temps de se le réapproprier. 

 

Issue de la contraction en grec ancien de «oikos» (maison) et de «nomos» (gestion), l'«oikonomia» était à l'origine le terme pour qualifier «l'administration de la maison». À une époque où la consommation n'était pas encore ostentatoire, le mot revêtait un sens plus terre-à-terre : il qualifiait avant tout l'atteinte de l'équilibre entre les intrants et les extrants d'une demeure pour en assurer la qualité de vie de ses habitants. Avec le temps, l'économie est devenue un terme englobant toutes les activités humaines, à plus large échelle. Jusqu'ici, rien ne devrait fâcher – l'humanité s'est bel et bien promue en poids et en effectifs depuis ses débuts. L'évolution de la signification du mot va donc de soi. Toutefois, au tournant de l'ère industrielle, une posture intellectuelle malencontreuse est venue chambouler cette paisible définition en l'inféodant à une idéologie : celle de la croissance à tout prix.

 

De la campagne vers la ville

Au tournant du 18ème siècle, gonflées à bloc par l’espoir d’améliorer leur sort, des millions de familles quittent la campagne pour la ville. Bien que très inégalitaires, les sociétés à majorité ouvrière deviennent le siège de luttes et la qualité de vie commence à s’améliorer, petit à petit. Avec l’industrialisation, l’accumulation de richesses au sein de nations s’accompagne généralement d’une augmentation de l’espérance de vie. Initialement privilèges des plus riches, l’éducation et plusieurs autres services se démocratisent, si bien que, dans le monde occidental, les classes moyennes s’embourgeoisent. 

 

Aujourd’hui, toujours surfant sur cette même vague de la croissance, nous aspirons collectivement comme individuellement à la richesse. Dans un monde de plus en plus instruit, les nations cherchent à tirer leur épingle du jeu. La mondialisation aura étendu les marchés, jusqu’alors restreints à des tailles bien plus petites, à n’importe quel continent sur Terre. Depuis des siècles, nous surfons sur ce même impératif de la croissance à tout prix, sans quoi l’économie en pâtirait et, incidemment, la population aussi. Dans un tel contexte de compétitivité, il n’est plus possible de déroger à la règle, sous peine de régresser : l’arrêt devient recul quand tout le monde court. 

 

Et jusqu’ici, tout allait bien, ou presque. Les conditions de vie se sont effectivement améliorées pour cette minorité privilégiée dont nous faisons partie. Or, d’une part, dans les pays en voie de développement, les conditions de vie sont encore déplorables, si bien qu’on peut se demander si la misère des ouvriers occidentaux de l’ère industrielle n’a qu’été transférée ailleurs… Et ce «changement de mal de place» incite à remettre en question le modèle sociétal à l’origine de telles disparités. D’autre part, chez le monde du vivant dans son ensemble, nous assistons plutôt à un meurtre de masse en direct, causé par une présence humaine hégémonique jusqu’aux derniers recoins du globe, là où la biodiversité coulait auparavant des jours paisibles. Mais l’humain est, aujourd’hui comme hier, tributaire de la santé de l’environnement. D’ailleurs, la pandémie de COVID-19 est un bon exemple d’un tel rappel à l’ordre. Toute nouvelle barrière technologique érigée entre lui et la nature ne l’a jusqu’ici jamais extraite de ses responsabilités vis-à-vis de l’environnement, bien au contraire : avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités. 

 

Le dogme de la croissance

Enfin, cette croyance dogmatique en la croissance comme clé du développement, elle remonte à une époque où l’environnement ne faisait guère partie de l’équation. Au fil des siècles, un tel système basé sur le consumérisme a pris tant d’ampleur que son inertie est immense aujourd’hui. Cette dite «économie», dont la substance s’est dénaturée en un fourre-tout où la seule moralité est l’argent, rythme nos vies du troisième millénaire de manière chaotique et complètement déconnectée.

 

Pour saisir l’absurdité de ce système économique, on peut contextualiser à plus petite échelle, là où un gain de qualité ne passe pas inconditionnellement – comme c’est le cas présentement – par une augmentation en quantité, en volume. À son essence la plus simple, l’augmentation de la qualité de vie passe par une accumulation de richesse, certes. Mais l’impératif de la croissance ne tient plus la route au-delà d’un certain seuil. Ce paradigme de la croissance infinie se reflète d’ailleurs autant dans les discours d’entreprises privées qu’étatiques. En bon gestionnaire, la touche «moins» sur le clavier doit être fuie comme la peste, vu qu’on la réserve pour ces crises épisodiques qu’on nomme «récessions». Quant aux prévisions de croissance, elles font saliver les actionnaires et les politiciens, de sorte que c’est dans son absence que réside l’anormalité. Or, il devrait en être tout autre : comme nous le savons, Homo sapiens a franchi une limite, un point de non-retour, qui impose de repenser en profondeur la structure de nos sociétés. À laisser nos vies sur Terre être dictées par les lois du billet vert, nous avons véritablement perdu de vue ce qui possède une vraie valeur.

 

Un changement de paradigme s’impose

Face aux prochains siècles incertains pour le vivant, il est de notre devoir d’agir. Et à mes yeux, plutôt que de travailler en vain à tenter de réformer par mesurettes un système économique dénaturé, il est plus réaliste de régler en amont le problème. En général, un problème peut être réglé en amont ou en aval, tout dépendant de l’urgence de la situation. Mais face aux menaces existentielles que présage la crise environnementale, toute gestion a posteriori des dégâts est vouée à l’échec. C’est pourquoi nous devons répondre collectivement au problème de détournement de l’économie. On a vidé de son sens le mot : il doit être réapproprié par les gens qui en sont réellement concernés, et non par ces magnats de la finance qui, du haut de leurs gratte-ciels, déploient toutes sortes de mécanismes à la limite de la légalité. Ils dénaturent l’économie en l’éloignant toujours plus de la réalité – pensons par exemple aux paradis fiscaux, qui constituent une forme d’ingérence politique, aux produits spéculatifs à imbrication multiple, qui ont causé la financière de 2008… ou encore à l’inflation, soit la hausse persistante du coût de la vie, qui est le symptôme même de cette absurdité.

 

Le défi est grand. Très grand même. Pour paraphraser l’astrophysicien Aurélien Barrau, cela constitue le «plus grand défi de l’histoire de l’humanité». Les peuples sur Terre, à commencer par le nôtre, doivent reconnaître l’incohérence de ce système dont le temps a fini par montrer les écueils, à un tel point que même la perspective anthropocentrique est devenu un moteur d’action considérable. Le glas a sonné pour ce modèle kamikaze, désormais la source de nos pires maux. En somme, à vouloir être du bon côté de l’histoire – et à vouloir une histoire pour être racontée, point – la pensée magique ne suffit plus. De là surgira la tâche colossale qui nous attend : celle de concevoir quelque chose de «fondamentalement autre». 

Après propos 

Pour un brassage d’idées en profondeur, les ouvrages Détournement de science – Être scientifique au temps du libéralisme par Jean-Marie Vigoureux et les « feuilletons théoriques » sur l’économie par Alain Deneault cernent extrêmement bien le sujet et le décortiquent.

Références

Wiktionnaire. Étymologie, [en ligne] https://fr.wiktionary.org/wiki/%CE%BF%E1%BC%B0%CE%BA%CE%BF%CE%BD%CE%BF%CE%BC%CE%AF%CE%B1#grc, (consulté le 12 avril 2021).

 

Nadia Drake. « La sixième extinction massive a déjà commencé », National Geographic, [en ligne] https://www.nationalgeographic.fr/environnement/la-sixieme-extinction-massive-deja-commence, (consulté le 13 avril).

 

Banque du Canada. « L’inflation expliquée », [en ligne] https://www.banqueducanada.ca/2020/08/inflation-expliquee/, (consulté le 13 avril 2021).

 

Wikipédia. Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, [en ligne] https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Plus_Grand_D%C3%A9fi_de_l%27histoire_de_l%27humanit%C3%A9, (consulté le 13 avril 2021).

Image de Pierre-Antoine Robitaille