ESSAI

4 avril 2021

Le monde qui commence

Rose Côté

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    La poésie est en moi l’enfant qui pose son regard sur le monde. La poésie, c’est quand je marche dans la rue et que je fais des câlins aux arbres en cachette, quand je partage un élan de joie avec un ami, quand j’ai les pieds nus dans le sable, au bord du fleuve, et que le vent du large plein d’algues et de sel s’engouffre en moi. La poésie, c’est cette beauté crue qui me coupe le souffle quand dans la forêt, la nuit, je lève la tête vers les étoiles. C’est cette tristesse qui m’habite toujours un peu, simplement parce que j’aime vivre, ce bonheur absolu quand je baigne dans le soleil et que je ferme les yeux. 

 

       Fleurs sauvages. Grenouilles. Pousses de tomates. Sirènes. Chuchotements. Crépuscule. La vie m’émerveille. 

     L’enfant en moi a le regard de jonquilles et de libellules, les prunelles d’herbe mouillée. J’ai peur de le perdre. J’ai peur qu’à force de frottement, l’usure l’efface. La mort, c’est oublier la poésie du monde, c’est oublier la poésie en soi. Celle-ci naît avec la conscience humaine, elle en est la définition même : qu’est-ce que l’humain en nous, si ce n’est cette « part qui tremble, qui cherche la beauté, qui aime »[1]? La poésie nous touche parce qu’on y reconnaît «quelque chose qui existait déjà [en nous], quelque chose qu’on aurait pu inventer [nous-mêmes]»[2]. 

 

      À tous les jours, pour réinventer le monde, je fais de mon regard un vitrail, un ruisseau, un rouge-gorge. Je débarbouille le soir de mon visage et j’imagine les nuages comme des vergetures sur les cuisses du ciel, l’écorce des arbres comme les veines bleues d’une rivière. La poésie — comme la tige du nénuphar longée par le soleil jusqu’aux profondeurs violacées de l’eau — la poésie me relie au monde et le fait venir à moi. 

 

      Quand la routine assèche mon regard, quand la musique, les soirs d’été et la présence des autres perdent leur sens, ceux que j’aime me donnent un élan et la poésie renaît, gonfle d’une poussée en moi comme le souffle du ressac, s’élance sauvage comme les chants de baleines. Je me souviens alors pourquoi je dois vivre : pour m’émerveiller, partager de grands amours, avoir le cœur plein de larmes en écoutant Gaspard de la nuit[3].

Fraîcheur des herbes.

       La poésie me sauve de l’étouffement de la société, de l’asphalte, du ciel en ville privé de ses étoiles. 

 

La poésie, c’est un gazouillis d’enfant. 

L’enfant, une fusée à trottinette. 

 

       La poésie vient par bouffées et étale des prairies dans mon nez, peuple les îles secrètes de mon ventre, tresse des ponts de ficelles sur lesquels je marche à la rencontre des autres. J’aime me promener dans les pays qu’elle dessine, je m’y sens chez moi: elle fait de mon être un espace habitable. 

Roulement de l’eau.

         La poésie est une respiration lente, un temps d’arrêt dans l’agitation quotidienne. 

 

         C’est ce jardin suspendu où je recueille le beau, où je colle mon oreille sur un coquillage pour entendre la mer, où je repose mon regard. 

         La poésie, c’est le courage de plonger au profond des yeux de ceux qu’on aime. 

C’est un acte d’existence.

C’est aimer.

Références

[1] Véronique Côté, La vie habitable, p.11

[2] Ibid., p.15

[3] Maurice Ravel (1875-1936)

Illustration de François Schuiten