OPINION

16 mai

Le slut-shaming, il faut que ça cesse. 

Jeanne Nicole pour le comité Artémis

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Le slut-shaming, formé des mots anglais « slut » (salope) et « shaming » (humilier), est un concept assez récent, qui a été popularisé depuis la naissance des SlutWalks en 2011. Le slut-shaming regroupe l’ensemble des comportements consistants à discréditer, culpabiliser ou encore humilier toute femme dont l’attitude ou l’apparence physique seraient jugées provocantes parce que trop sexuelles. 

 

Ainsi, une étudiante portant une camisole révélant ses épaules pourrait être perçue comme provocante et ainsi distrayante pour les garçons essayant simplement d’écouter leur cours : on lui demanderait donc de retourner chez elle et de changer de chandail. Il faut comprendre : qui oserait mettre en péril l’éducation de ces pauvres garçons ? Mieux vaut renvoyer la jeune fille chez elle en pleine journée d’école ! Cette façon de penser, merveilleuse, évidemment, c’est du slut-shaming plus ou moins subtil. 

 

L’exemple le plus classique de slut-shaming demeure le suivant: une adolescente a une relation intime avec un garçon qui est finalement révélée à tous. Ce « modèle » de slut-shaming est bien connu du public et a été exploité dans de nombreux films et séries, notamment dans certains classiques des années 2000 comme Easy A ou encore Mean Girls. Ces films, réalisés il y a 20 ans de cela, critiquent ces comportements agressifs envers les femmes dont la sexualité est soudainement affichée publiquement. J’ai, dans ma jeunesse, comme plusieurs de mon âge d’ailleurs, écouté ces films. J’ai grandi dans la croyance que ma génération avait été éduquée sur le sujet, mais aussi que ces films n’étaient que des films qui avaient été exagérés dans le but de faire réagir. J’avais naïvement espoir que ceux avec qui je passerais mon secondaire, et donc la fin de ma jeunesse, seraient respectueux ou du moins, indifférents face à ma personne et à mes décisions. Mais plus que tout, je croyais dur comme le fer que les autorités de l’école que je fréquentais se porteraient à ma défense, et à la défense de quiconque, d’ailleurs, à qui on manquait de respect. La « tolérance zéro », on me l’avait bien vendue. 

 

Ces croyances se sont malheureusement avérées complètement erronées. En arrivant au secondaire, j’ai réalisé rapidement que les garçons pouvaient vouloir les filles, mais qu’une fille qui voulait un garçon devait suivre un nombre incroyable de « règles » si elle souhaitait être respectée. Cette dernière devait bien s’occuper de son apparence, mais sans trop se maquiller ou montrer son corps. Elle devait aussi ne vouloir qu’une relation sérieuse et ne s’intéresser qu’à une personne à la fois. Les garçons, de leur côté, pouvaient signifier leur désir quand ils le voulaient, souvent bruyamment dans les corridors. 

 

Toutes celles tentant de s’affranchir de ces « règles », que je peux compter sur les doigts d’une main d’ailleurs, sont devenues définies par leur activité sexuelle, aussi minime soit-elle. Personne ne semblait les défendre ou même simplement éprouver de la compassion envers celles qui avaient simplement fait ce qui leur plaisait. 

 

J’ai pensé, innocemment, que ces cas étaient isolés, que pour moi, qui n’avait rien dit à personne et qui m’était assurée que tout se faisait dans le respect, ce serait différent. 

 

Et puis, j’ai moi-même expérimenté l’exposition complète de ma vie sexuelle à une centaine de personnes, dont certaines à qui je n’avais même jamais parlé. Alors qu’on tapait dans le dos du garçon, on insultait la fille avec qui il avait eu une relation. On m’a ainsi collé l’étiquette de salope. Tout ce que j’avais été avant, tous les efforts que j’avais mis dans mes amitiés, dans mon travail scolaire, dans mon implication, dans ma gentillesse même envers des gens qui ne le méritaient pas (les mêmes qui m’ont insultée par la suite), sont partis en fumée. Mon identité se résumait à la « salope ». Le slut-shaming, ça a détruit ma réputation et puis ça a questionné mon identité. 

 

Bref, par la suite, des rumeurs ont rapidement commencé à circuler sur ce qui s’était réellement passé, sur la quantité de relations que j’avais avec différents garçons (souvent que je ne connaissais même pas) et bien sûr, sur le fait que j’avais diverses ITSS, la plus marquante étant le SIDA, qui m’a été collée au front pour le reste de l’année scolaire. On m’a dit que j’étais sale. Savez-vous ce que ça fait, se faire dire qu’on est sale après avoir eu nos premières relations sexuelles ? Ces premières relations sexuelles qu’on m'avait vendues comme si formatrices, nouvelles et insécurisantes ont fini par détruire complètement mon estime personnelle, et ce, pour des raisons externes à moi. Pourquoi est-ce qu’une jeune femme, découvrant et expérimentant son corps et son plaisir, peut vivre autant de violence face à ces actions qui sont pourtant complètement saines et normales ? 

 

Lorsque les insultes sont devenues trop fréquentes, lorsque le harcèlement continuait en classe, lorsqu’on m’a rapporté les propos qu’on tenait sur moi dans différents groupes en ligne, j’ai tenté de faire cesser le tout autrement. J’avais pensé, en effet, que la plupart des gens viendraient à ma défense et que je n’aurais pas à m’en remettre aux autorités scolaires. À ma grande surprise, ceux que je côtoyais tous les jours depuis des années, ceux avec qui je discutais contre les cases, n’osaient pas répondre par peur de vivre quelque chose de semblable ou tout simplement par indifférence. J’ai donc dû exposer à des employés de mon école, à qui je n’avais parlé que quelques fois, toute l’humiliation que j’avais vécue mais aussi l’origine de celle-ci. Inutile de dire que ce processus fut long, humiliant et particulièrement désagréable. Tout ça pour que, finalement, aucune action concrète ne soit prise pour faire cesser le tout. Aucune, excepté une merveilleuse proposition, dont je me rappellerai toujours : « Tu peux pas juste les ignorer ? ». 

 

Bref, ces écoles qui affichaient fièrement leurs politiques « tolérance zéro » m’ont semblé bien hypocrites. Le nombre de ressources disponibles pour contrer l’intimidation que je vivais étaient, pour ainsi dire, nul, parce que le slut-shaming, apparemment, ce n’est pas de l’intimidation à proprement parler. Le slut-shaming, on doit l’ignorer, s’y habituer ou tenter de ne plus le provoquer. Le slut-shaming, on doit l’éviter en n’ayant aucun comportement qui pourrait laisser penser à certains qu’on a du désir, parce qu’une femme qui a du désir, ça ne vaut plus grand chose aux yeux de plusieurs. Le slut-shaming, on doit attendre qu’il passe, baisser les yeux en croisant le garçon qui a raconté à tout le monde que tu étais sale, ignorer celui qui, derrière toi, t’imite en gémissant. 

 

Toutes ces choses, on me les as dites et redites. On m’a remis, sans cesse, l’humiliation que je vivais sur mes épaules. 

 

Ce poids-là, je le porte encore. Je travaille à l’enlever, couche par couche, pour que plus jamais il ne puisse m’écraser. C’est d’ailleurs ce que je fais en rédigeant ce texte. J’ai réalisé que, puisque personne n’écoutait, je devais dénoncer. Dénoncer pour me libérer de ce poids. Dénoncer pour moi, mais aussi pour toutes celles d’avant et pour toutes celles après. Dénoncer parce que mon histoire est loin d’être unique ou d’être la pire. Dénoncer parce que détruire l’estime d’une adolescente et salir des années de sa vie, ça ne devrait pas être gratuit. Dénoncer parce que je ne peux et je ne pourrai jamais me résoudre à vivre dans un monde où les femmes sont ainsi humiliées et méprisées pour avoir usé de leur corps comme bon leur semblait. Dénoncer, finalement, dans l’espoir qu’un jour, les femmes seront enfin maîtresses de leur propre corps.

Illustration de Chelsea Beck

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Mise en page par Léa Drolet