RÉDACTION LIBRE

23 mai

Les égarées

Énora Fortin-Fabbro

Lost in Space Art Print by marjannemars.

L’obscurité commence à fondre.

 

Depuis des jours, j’agonise dans cet océan effervescent et je suffoque dans ce vide incandescent, étouffant. Je ne peux plus supporter cette prison brouillée de chaleur. L’air enflammé est un cruel ancrage à la réalité, un rappel de tout ce qui m’a été dérobé. Désormais, je ne suis plus que l’ombre de moi-même, les cendres de ce que j’étais il n’y a pas si longtemps, de ce que nous étions, car sans toi, je suis perdue, je n’ai plus de capitale. Depuis des jours, mon seul compagnon est l’obscurité qui m’enlace, m’étouffe et m’étrangle. Tout ce que je souhaite, c’est revenir en arrière. 

Je sais que je dois sortir de cette affliction qui ne fait que m’égarer davantage si je désire survivre. Or, je ne sais plus comment je suis arrivée ici. Inutile de dire que je ne sais encore moins comment partir, comment revenir d’où je viens. Tout ce que je sais, c’est qu’ici n’est pas ma place.

 

La lumière entre et ruisselle jusqu’à moi.

 

J’ai conscience de l’infini qui s’étend devant moi, de chacune de ces possibilités qui hurle d’être choisie. Toutes les voies me semblent bonnes. Chacune d’entre elles me semble mauvaise. La vérité est que devant ce choix irrévocable, je ne suis même pas certaine de savoir où je veux aller. 

Je suis tiraillée entre la possibilité de retourner d’où je viens, là où je sais qu’est ma place, et tenter de me réinventer. Certains soirs, je m’imagine plonger dans cet inconnu et me laisser dériver éternellement. Je me laisse bercer par ces mirages en imaginant que la chaleur qui me brûle est celle du soleil. D’autres soirs, je m’endors avec les vestiges de nos souvenirs partagés. Je crève d’envie de te retrouver, mais j’ai peur de revenir à une réalité fanée, à une réalité trouée. Le choix me glace. Je ne veux pas choisir. Je ne veux pas mal choisir.

 

Je ne peux plus supporter ces illusions. Je ne sais plus distinguer le vrai du faux.

 

Cependant, je suis forcée de me rendre à l’évidence : rien ne peut être pire que cet endroit. Je n’en peux plus de ce monde qui tourne tourne tourne. Je ne peux plus supporter ma peau continuellement embrasée ni cet orage qui gronde, mais n’éclate jamais. Je dois m’évader. Je ne veux plus de cette langueur, de cette moitié de moi-même. Il paraît qu’on doit avant tout se suffire à soi-même, mais comment cela peut-il être possible avec cet abîme au fond de moi ? Parfois, je trace ses contours pour retrouver ta silhouette, mais je ne réussis qu’à esquisser une ombre terne et éraflée. Si je ne peux te retrouver, je dois au moins tenter de confectionner quelque chose qui saura remplir ce vide insoutenable.

 

Cette lumière est-elle ma délivrance ?

 

Je me consume, engloutie par ces marées de chaleur et j’ai peur que cette vie devienne immuable, inaltérable. Je me demande si, dans des années, cet enfer ne sera plus qu’une anecdote. J’essaie de m’imaginer, repensant à cet incendie perpétuel. Qui serai-je ? Où serai-je ? Comme il me serait facile de choisir et d’agir si je savais ce que le futur me réserve. J’essaie de ne pas désespérer. Après tout, je ne suis pas totalement perdue : même dans ce brasier, je sais ce que je ne veux pas être. Je sais que je ne veux pas fusionner à cet endroit, y dériver pour l’éternité. Je sais que je ne veux pas être esclave de ce choix, même s’il me tétanise. Je n’ai plus rien à craindre et encore moins à risquer. Je dois prendre un chemin et remplir le néant avant qu’il ne m’avale. 

 

Est-ce réellement terminé ?

 

- Maman, je viens de retrouver ma deuxième chaussette dans la sécheuse !

Illustration de Marjanne Mars

https://society6.com/marjannemars

Correction par Matisse Rivet

Mise en page par Léa Drolet