OPINION

19 octobre 2020

Les bons poèmes ne riment pas

ou Il y a cinquante octobres

Thomas Arteau

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J’ai toujours eu l’idée qu’un poème qui rimait était meilleur qu’un autre qui ne rimerait pas. Tout est si magnifiquement ordonné dans une strophe où chaque vers est accordé. L’harmonie des sons donne du pouvoir aux mots, laisse la place à la réflexion, aux sentiments. Une dimension plus complexe s’ajoute à la valeur que l’auteur donne à ses mots. Je pourrais ici faire d’innombrables références aux poèmes qui m’ont marqué, m’ont touché, la finale de Sur une barricade de Hugo, par exemple, ou n’importe quel extrait des Fleurs du mal. Le point n’est pas là. Je souhaite mettre en lumière l’incapacité qui m’a longtemps suivi à me plonger dans la poésie québécoise. Oui, d’accord Nelligan par-ci par-là. Mais la fausse légèreté de Miron me rebutait, le franc-parler populaire de Godin me déplaisait. En ce cinquantième de la crise d’Octobre, je crois crucial pour le Québec de se rappeler, de se souvenir des motivations du FLQ, de la Loi sur les mesures de guerre. La poésie québécoise est un bon moyen de se souvenir. Je délaisse ainsi mon clavier au profit de la plume de Gérald Godin, poète, écrivain et député du PQ de 1976 à 1985, puis de 1989 à 1994, qui vécut les arrestations injustes de la même manière que 497 Québécoises et Québécois. Ces deux extraits des poèmes « Un jour » et « J’y suis j’y reste pour ma liberté » sont tirés de Libertés surveillées, publié par Gérald Godin en 1975.

 

Un vendredi seize

un vendredi de petit matin

un vendredi du tabarnaque

[...]

un jour sans rien un jour sans coeur

un jour gouvernemental

un jour de la machine d'État

un jour d'armée

un jour crotté

un jour de longue mémoire

et de courte justice

un jour des trois colombes

un jour que j'ai

de travers dans le cul

 

Quand les bulldozers d’Octobre entraient

dans les maisons à cinq heures du matin

 

Quand les défenseurs des Droits de l’Homme

étaient assis sur les genoux de la police

à cinq heures du matin

 

Quand les colombes portaient fusil en bandoulière

à cinq heures du matin

 

Quand on demande à la liberté de montrer ses papiers

à cinq heures du matin

 

[...]

il y a ceux qui s’en sacrent

il y a ceux qui ont oublié

il y a ceux qui serrent encore les dents

il y a ceux qui veulent tuer

 

Maître incontesté de la répétition, de l’anaphore, Godin, par une enfilade d’images, montre la grandeur de l’humiliation des arrestations. En jouant sur les mots, il expose le sentiment populaire de l’injustice commise par les représentants de la liberté et de la paix. Le poème est sans doute le meilleur moyen d’illustrer une colère si puissante, causée par une injustice si puissante. Des emprisonnements illégitimes ne peuvent que causer des révoltes. Mais le Québec est un petit peuple qui subira et finira par oublier. Et la Loi sur les mesures de guerre n’était après tout qu’un mélange de sécurité et d’erreurs judiciaires : « adieu la visite / salut les caves / dispersez-vous / rentrez chez vous » comme l’écrit Gaston Miron, nulle raison d’être rancunier. À mon sens, il faut lire les derniers vers d’« Un jour » comme une recommandation, un ordre de ne pas desserrer les dents tant que justice ne sera pas faite. Tant que le Québec ne sera pas souverain.

 

Ces poèmes ne riment pas. Ce ne sont que des impressions d’un homme emprisonné, coupable du crime d’opinion, du crime nationaliste. Pourtant, c’est un tour de force de réussir à créer, en toute simplicité, dans une langue claire, un effet revendicateur chez le lecteur. À la lumière des événements d’Octobre, l’absence de rimes ne dérangent plus. Des mots crus et un message social et politique se suivent dans une belle poésie. (Je vous invite d’ailleurs à aller les lire au complet, les vers que j’ai placés n’étant que des extraits.) Une jolie poésie, salie par les jurons comme furent salis les innocents par les menottes, mais belle tout de même. Godin interpelle le lecteur, le place devant une situation terrible et le place devant sa réaction. Dans ces poèmes qui ne riment pas, il faut continuer de serrer les dents, de ne pas oublier. Car nous sommes aujourd’hui encore prisonniers d’une histoire qui rime avec Trudeau, en 1970 comme en 2020, et il est cette fois-ci muet d’excuses pour les familles des Québécoises et des Québécois innocents et emprisonnés.

Références

Gérald Godin, « Un jour », Libertés surveillées, 1975.

Gérald Godin, « J’y suis j’y reste pour ma liberté », Libertés surveillées, 1975.

Gaston Miron, « Fait divers », L’homme rapaillé, 1970.

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