NOUVELLE

26 février 2021

Mirages

Enora Fortin-Fabbro

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La ville est un labyrinthe mouvant. Elle change et se transforme tous les jours, au fil des pas des visiteurs. Ce soir, toutefois, les rues sont calmes, si calmes qu’on entend les graffitis respirer. Au milieu de ce silence cacophonique, j’aimerais devenir un funambule. Je me concentre et j’essaie de rester droite pour ne pas penser à ce qui me donne réellement le vertige. Je sens ce qui se trame. Je sais que c’est la fin. Dire que je ne l’avais pas vu venir serait mentir. J’ai bien vu ton comportement changer. Je me demande ce qui s’est passé. Je me demande si tu t’es rendu compte immédiatement que tu ne voulais plus de moi ou si ça s’est fait progressivement. Peu importe, ça ne change pas grand-chose : c’est déjà trop tard.

J’attends en silence ; mes pensées s’ajoutent au capharnaüm de la ville. Il y a beaucoup de choses que j’aurais aimé te dire pour te faire changer d’avis. J’essaie de me dresser une liste de tous les mots que je pourrais suspendre entre nous, mais je préfère les garder pour moi. De toute façon, je me rends vite compte qu’aucun d’eux ne rime avec au revoir.

Je ne me souviens pas de la dernière fois que les rues étaient aussi silencieuses. Le temps se gonfle et s’étire. Les minutes sont interminables. Je me demande à quel endroit tu as décidé de m’abandonner. Je regarde chaque coin de rue en m’y imaginant pour l’éternité, fusionnant avec le gravier à force de t’attendre.

Je sais ce que tu penses. Ça s’écrit avec ces mots qui laissent un goût acide sur les lèvres après les avoir prononcés. Toxique, manipulation, illusion. Regrets. C’est vraiment ça que tu ressens ?

Je sais que j’aurais pu faire mieux, je sais que j’ai fait des erreurs. C’est vrai que des fois, j’ai peut-être un peu profité de toi. C’est vrai que des fois, je t’ai peut-être montré ce que je voulais que tu voies, que j’ai peut-être réorganisé certains faits pour que tu comprennes les choses d’une certaine manière. Non, c’était pour que tu les comprennes mieux, promis. C’était pour ton bien, je te le jure. Enfin, je pense. 

Je sais aussi que je te demande beaucoup de temps, plus que tu en as à me donner parfois, mais ça valait le coup. Tu le sais, ça, pas vrai ? Je sais que tes amis ne m’aiment pas beaucoup, qu’ils ont taché de doutes tes souvenirs de nous. Je sais que maintenant, tu ne vois plus rien sauf ce qu’ils te disent de regarder.  Je ne suis pas aveugle. Je vois que tu as oublié tout ce que nous avons été, tout ce que je t’ai apporté. Ils te disent que je t’isole. Toutefois, ne te souviens-tu plus de toutes les personnes avec qui je t’ai permis de rester en contact ? Toutes tes relations que j’ai sauvées du silence pourtant inévitable ? Sans parler de toutes celles que je t’ai fait rencontrer. Je me demande quand le temps passé ensemble a commencé à se flétrir. Je me demande à partir de quand ce n’est devenu pour toi rien de plus qu’une partie de ta vie gaspillée. 

Est-ce que c’est vraiment trop tard pour essayer de te persuader de la vérité ?

Je sais où l’on s’en va maintenant. Après tout, le son du vent qui souffle au milieu du fleuve n’est-il pas notre chanson thème ? Je te regarde et j’essaie de te peindre une dernière fois dans ma tête. Je veux me souvenir de la lumière qui coule sur le traversier, de la musique des voitures qui valse avec la brume et de tes yeux à toi. Comme des phares.

C’est ironique. Durant toutes ces années, j’étais chaque jour la première et la dernière chose que tes yeux apercevaient. Maintenant, ton regard à toi est mon dernier souffle. J’aimerais te dire que je te pardonne d’avoir été si lâche et d’avoir tout abandonné comme ça, de nous avoir abandonnés comme ça. Au moins, je pense que je comprends. 

Tu ne me regardes même pas une dernière fois. Tu décides juste de me laisser là, au milieu du fleuve, comme le vulgaire objet que je suis.  Tu me jettes à bout de bras et c’est fini. Byebye, bon débarras. Au moins, avant que l’eau ne m’attrape et m’emprisonne, j’ai le temps de te voir sourire. Tu as l’air content de t’être enfin débarrassé de moi. Je me demande quel goût a l’air pour toi, enfin libéré de l’objet de ta dépendance, de ton téléphone cellulaire. Surtout, j’essaie de ne pas douter de toi, mais je ne peux m’empêcher de me demander combien de temps tu vas tenir avant de me remplacer par un autre.

De toute manière, que suis-je pour questionner cela ? Je ne suis rien de plus que fils, verre et plastique, rien de plus qu’un téléphone cellulaire.

Références

Jeff Orlowoski. Derrière nos écrans de fumée. Boulder, CO : Exposure Labs. 2020.
Miron, Gaston. « Le camarade », L’homme rapaillé. Montréal : Éditions Typo. 1998.

Illustration d'Analu Faleiros