CRITIQUE

4 juillet

Parenter c'est patenter

Mariane Cantin

Objet de la critique à lire au préalable

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Louis Émond, « Fascinations », L’Éclosion, février 1995

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Je ne sais pas pour vous, mais je croyais fermement lire une lettre d’amour concernant une épouse défunte jusqu’au milieu de ce texte, environ. Je dois avouer que la suite m’a étonnée : c’est réussi. C’est sans doute cette admiration viscérale du narrateur pour la jeune fille, mise en évidence, qui me laissait croire à une romance s’étalant sur plusieurs décennies. Mais non, c’est d’une relation père-fille dont il est question… 

 

Si, pour un instant, on laisse de côté la surprotection et la possessivité du touchant papa (on y reviendra, ce n’est tout de même pas à négliger…), l’amour paternel semble inverser les rôles. C’est comme si la jeune fille avait une autorité sur son père en raison de la fascination qu’elle suscite chez lui. Pourtant, jusqu’à l’âge adulte, ce sont plutôt les parents qui sont en position d’autorité. C’est l’autorité parentale, comme on dit. Je trouve à la fois étrange et intelligible le fait qu’un géniteur puisse connaître un certain sentiment d’infériorité en observant son rejeton. Même s’il est bien vrai que l’élève dépasse parfois le maître et même si je suis souvent plantureusement impressionnée par les jeunes et les plus jeunes, j’ai l’impression qu’une relation parent-enfant devrait simplement se faire côte à côte, dans les deux sens. « Ouin, mais je suis ta mère, pas ton amie » … Ben là… pourquoi pas les deux ? Bon, c’est vrai qu’on ne choisit pas nos parents et que la chimie n’est pas toujours propice à l’amitié soudée main dans la main.

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Pensez-y, le lien parent-enfant est assez spécial. L’auteur le décrit bien. Certes, la relation diffère d’une famille à l’autre, mais il y a toujours cette notion de responsabilité, qu’elle soit respectée ou pas. Elle me fait peur, cette responsabilité. C’est peut-être parce que je suis encore jeune et que la baby fever ne m’a pas encore atteinte, mais la décision d’enfanter ne me semble pas du tout aller de soi. J’ai, au contraire, l’impression que c’est le plus gros choix d’une vie, celui qui demande le plus de réflexion et qui entraîne le plus d’impacts (positifs surtout, dira-t-on) sur plusieurs existences. Pourquoi est-ce que cela semble si évident pour certain·e·s ? J’adore les enfants, détrompez-vous ! Je ne crois cependant pas que ce soit suffisant pour en élever un·e. Ce n’est pas seulement la responsabilité de s’en occuper et de lui offrir tout ce dont il ou elle a besoin pour vivre qu’il faut considérer, c’est aussi la responsabilité de lui transmettre de bonnes valeurs sans trop de dogmatisme et sans schémas psychologiques malsains, de trouver un équilibre entre négligence et surprotection, de lui léguer un monde et un environnement social adéquats — et j’en passe. On ne peut pas élever un·e enfant parfaitement, mais comment  ne pas trop le ou la troubler ?

Le lien qui unit la mère ou le père à son enfant est également le seul, excluant le lien patient-professionnel, qui vise ultimement une séparation, si je ne m’abuse. On dirait que de nombreux parents ont tendance à l’oublier, notamment le narrateur dans la nouvelle ci-haut…  Je comprends tout de même, c’est clair qu’on s’attache à ces petit·e·s-là. Revenons-en donc à la surprotection et la possessivité. La protection parentale devrait servir, il me semble à éviter que l’enfant meure, pas à éviter que l’enfant vive. L’attitude du père envers le copain de sa fille dans l’histoire est assez classique et certains pourraient trouver ce genre de situation mignonne, mais je crois que c’est simplement malsain. L’enfant est un·e humain·e à part entière, pas une propriété. Les jeunes savent penser par eux-mêmes, aussi. Ce n’est pas en leur interdisant de voir et de faire certaines actions qu’ils ne verront pas ou ne feront pas ces actions. Cela pourrait même piquer leur curiosité, provoquant exactement l’effet inverse de celui désiré. Des ancêtres Éclosiens ont d’ailleurs somptueusement illustré ce principe dans une BD (voir l'image plus haut).

 

Comme quoi les mœurs familiales n’ont pas tellement changé depuis un quart de siècle…

J’écris cela, mais je n’en sais rien. Au fond, je n’ai aucune expérience dans le domaine, sauf du point de vue de l’enfant. C’est plus beau et admirable que tout, en fin de compte, élever un kid, même si c’est fait un peu de travers.

 

I hear babies cry, I watch them grow
They'll learn much more
Than I'll ever know

And I think to myself
What a wonderful world

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Bande-dessinée « La famille Poutine » tirée de la parution en avril 1995 de L'Éclosion et réalisée par Turgeon et Lehoux.

Références

Louis Armstrong, “What A Wonderful World”, What A Wonderful World, 1967.