NOUVELLE

14 avril 2021

Rythme dystopique, cœur qui bat, Art qui va

Pierre-Étienne Lepage

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Il est dans le transport en commun. Le bruit dégueulasse du moteur lui vrille les oreilles ; une vraie torture qui l'empêche d’écouter le silence. Dehors, il fait déjà noir. Son front est en sueur, celle qui lui coule des joues au menton, mais Il ne la remarque pas. Il est ailleurs. Ses yeux creusés vont, viennent de gauche à droite. À ses pieds, un sac où se trouve l’Instrument. Il est seul dans l’autobus qui cahote, éclairé par la lumière jaune artificielle écœurante. Il gigote comme pas possible. L’air lourd qui l’enveloppe lui cause de l’asthme. Ça n'est pas sa faute, mais il tousse. Peut-être est-ce sa nervosité, peut-être l’air est-il sale... Il fait les cent pas dans sa tête, les deux cents pas dans sa tête et bientôt les mille pas dans sa tête ; ses yeux suivent le rythme en balayant de tous les côtés à gauche à droite à gauche à droite ti poum ti poum ti poum ti poum. Et ça continue d’accélérer encore et encore, et son petit cœur fatigué a de la difficulté à garder le rythme du maître d’orchestre : Il sait que son trajet achève…

Il décoince le sac d’entre ses jambes. Regard circulaire encore. Les pupilles tellement dilatées qu’on pourrait tomber dedans. Il a le regard d’une bête traquée, fait peur à voir. Il achève. poumpoumpoumpoumpoum. En se levant de son siège, il capte le regard du chauffeur dans le rétroviseur. Regard noir, noir, noir d’une horreur pas possible. Sous ses sourcils se trouve la preuve qu’il sait. L’autre sait, donc Il est fait. Il baisse les yeux sur le sac par terre et descend de l’autobus, les genoux tremblants comme s’il avait oublié comment marcher. En mettant le pied au sol, il se réveille d’un cauchemar. Bouffée d’air frais, un regard nouveau à gauche, regard nouveau à droite…

Et c’est là que tout s’arrête, y compris le cœur qui n’a pas arrêté depuis 20 minutes. Même le chef d’orchestre disparaît subitement, laissant deux yeux dans leurs orbites apercevoir deux policiers cagoulés qui pointent deux arme sur le corps. Sans plus la moindre pensée, Il reste debout. Il oublie le cœur qui était sur le point d’exploser, il n’est même plus secoué de tremblements. 

Maintenant, tout ce qu’il sait, c’est qu’il va mourir pour ce qui le fait vivre. Et une flamme s’allume au fond de ses pupilles, une énergie nouvelle s’empare du corps que la conscience a quitté. C’est l’âme, sa flamme qui prend les commandes. Il lève la tête vers les deux policiers, et ses deux genoux ne flanchent plus lorsqu’ils lui répètent de façon plus agressive de lâcher son sac et de se coucher par terre. Ils s’avancent lentement, les deux policiers. Ils sont prêts à tuer, les deux policiers. Parce que le Noir devant eux est Art et, qu’il est devant leurs yeux. Par des gestes secs, dirigés, il sort de son sac son Instrument. 

Paniqués, brusqués, les deux policiers réitèrent de plus belle. Ils crient! Sourd, muet désormais, l’Art les défie du regard. En un mouvement d’une grâce qui émeut même les sans-cœurs devant lui, sa main s’élève puis, en un éclair, elle redescend et s’abat sur la peau de mouton, sur son Instrument, créant une onde de choc, une vibration de celles qui touchent au plus profond de soi. Et, sans se presser, l’autre main répète encore, et encore, et encore, en un accelerando époustouflant : l’artiste compose son rythme, il façonne un battement endiablée, fais entendre la voix de son âme en détresse poum pam pam pam poum pam pam pam poum pam pam jusqu’à ce qu’il s’arrête subitement, avec deux, puis trois balles logées entre se côtes. Son visage est crispé et dans ses yeux ne restent que les braises, résidus d’une flamme intense qui s’est éteinte comme sous l'urine d'un pompier amnésique...

Ce rythme était le dernier, vraiment le dernier car, on le sait, les Artistes n’avaient plus le droit de création. Ils ne pouvaient plus faire de beauté parce que la beauté d’une mélodie bien façonnée ou d’une argile bien travaillée aurait pu éveiller chez le peuple engourdi des souvenirs de jours anciens. Là où le temps était bon, où l’air était frais et où l’homme était vrai… 

Sans sourciller, sans se faire prier, les deux policiers embarquent le corps défunt du dernier Artiste. Ils s’arrêtent dans dans une clairière reculée pour réduire en cendres le corps et son djembé. 

Comme il est bon d’accomplir son devoir!

Illustration 

Pierre-Étienne Lepage