NOUVELLE

6 octobre

Chronique #1 : Si le monde fonctionne, c’est qu’il marche !

Émilien Côté

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« Et puis, surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir (…) ; qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos (…) »

- Jean Anouilh, Antigone

2100. Montréal.

 

À la vue du bus de ville qui tournait le coin de la rue, je me suis avancé, chargé comme un mulet, et je suis monté à bord avec mon masque, ma visière, ma combinaison et mes bottes de pluie. Je suis allé m’asseoir en face d’un vieil homme d’environ soixante-dix ans, grand et mince, ordinairement vêtu, avec les cheveux blancs et les yeux bruns. Il ne portait même pas d’équipement de protection ! Avec un air parfaitement éveillé, il s’est mis à me parler peu de temps après que je me sois installé :

PASSEUR (d’une voix enthousiaste) : Bonjour.

CÉDRIC : Bonjour, lui répondis-je.

PASSEUR : Écoutez, j’ai envie de parler à quelqu’un aujourd’hui. Ça ne vous embête pas, j’espère. Comment vous vous appelez ?

CÉDRIC : Je m’appelle Cédric. Je suis Montréalais de souche.

PASSEUR : Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

CÉDRIC : Avant l’effondrement, je travaillais comme gardien de sécurité pour la ville. J’ai toujours aimé être sur le terrain, vous voyez. Bref, quand les évacuations ont commencé, on m’a retenu pour encadrer le processus. Maintenant que la majorité de la population est partie, je peux m’en aller. J’ai une femme et un fils de 6 ans qui m’attendent à l’extérieur de l’ile. Ils sont tout ce que j’ai.

PASSEUR : Où est-ce que vous allez ?

CÉDRIC : Quelque part dans le Nord-du-Québec, dans de bonnes conditions. Je ne veux plus bouger après ça. Je veux vivre ma vie avec ma famille, en paix, loin de tout, pour le reste de mes jours. On va cultiver notre propre nourriture, vivre comme les autochtones. On ne mourra pas étouffés, engloutis, ou brûlés. Moins de guerres, moins de maladies. J’ai entendu dire que les gens sortis des villes formaient des communautés dans le Nord. On avait laissé quelques bagages ici. Je les ai. Je m’en vais rejoindre les miens maintenant… Comment on en est arrivés là ? Je veux dire, c’est complètement absurde quand on y pense !

PASSEUR : Personnellement, je ne suis pas surpris du tout. C’est juste la conséquence logique de notre histoire. Le monde fonctionne d’une certaine manière. C’est simple, la vie est programmée pour augmenter sa puissance sans cesse. Quand on voit le Dieu de la Genèse ordonner aux humains de se proliférer partout sur Terre, on en a la preuve. On a exploité toutes nos ressources et tué les autres vivants autant que possible parce que c’était la meilleure chose à faire. Crois-tu qu’on aurait arrêté un jour en voyant les dommages ? Non, on était destinés à foncer droit dans le mur, parce que ne pas le faire aurait été contre nature, tu comprends ? Notre effondrement était déterminé. La loi de l’inertie est puissante.

CÉDRIC : Je trouve ça déprimant de l’entendre comme ça.

PASSEUR : Au contraire, moi je trouve ça libérateur. Une fois qu’on a compris que nos actions et que la marche de l’univers sont déterminées, on peut lâcher prise, se concentrer à agir dans notre sphère d’influence, et non pas pour sauver le monde. L’action est préférable à l’espoir.

CÉDRIC : Admettons. Donc, tout est joué d’avance pour vous ?

PASSEUR : Exact. L’Univers se divise en quatre composantes. La première, c’est l’énergie qui nous anime. C’est fou de voir à quel point tout est en mouvement dans l’Univers. Tout est gonflé d’énergie, de force, de pulsion, de poussée, d’amour qui nous fait exister. Nous devons notre présence à l’amour, tu sauras ! C’est une force pure, irrésistible, qui nous habite au plus profond de nos tripes. Une flamme dont on ignore l’essence, mais qui se manifeste tous les jours.

 

CÉDRIC : Plutôt poétique comme vision du monde…

PASSEUR : Ensuite, on a la matière, qui est distribuée dans un espace-temps et régie par des lois. Nous sommes les prouesses les plus brillantes de la matière, que certains appellent Dieu, cette seule chose qui existe. Le vide, lui, n’existe pas. L’humanité entière est un organe de Dieu. Une partie minuscule de la matière se concentre et s’organise en structures de plus en plus complexes pour finalement arriver à la vie. Toute seule comme une grande, dès que les conditions le permettent ! Le hasard a son rôle à jouer là-dedans, mais ultimement, les lois gouvernent les grandes lignes de nos existences, des lois qui, elles, restent mystérieuses. On ne sait pas si elles sont des propriétés de la matière ou si elles lui sont préexistantes.

 

CÉDRIC : Mais attendez, si la vie est inscrite dans l’Univers, pourquoi la mort existe ?

PASSEUR : Le truc, c’est qu’une fois que l’organisme vivant a passé l’âge de reproduction, la vie ne le protège plus. Il ne sert plus à rien, puisque sa descendance est assurée. Tu as quel âge ?

CÉDRIC : 35 ans.

PASSEUR : Eh bien, là, tu vas commencer ton lent déclin vers la mort. Tes cheveux brun pâle vont te quitter, tes cellules vont mourir. Le flambeau est passé à l’autre génération. Pourtant, la dégénérescence a quelque chose de magnifique. C’est une étape pour aller plus loin. Comme le désastre que nous vivons maintenant, ça permettra aux survivants d’être plus forts. Dans son temps, Baudelaire était extatique devant une charogne en décomposition, parce qu’il voyait à quel point le cycle vie/mort est magnifique et nécessaire. Nos tracas quotidiens sont bien peu à côté de tout cela !

CÉDRIC : Vous n’avez pas l’air troublé par la mort en tout cas. À votre âge, c’est remarquable !

PASSEUR : Oui, mais c’est étrange, je ne me souviens pas vraiment de ma vie jusqu’à aujourd’hui… Ça doit être ma mémoire. Le temps aussi, c’est mystérieux. Je pense souvent à la simultanéité des évènements. J’imagine que tout se produit à chaque instant, partout. L’espace-temps n’est peut-être qu’une éternité infinie en plus d’être relatif. L’Univers grandit, refroidit et il est de plus en plus désordonné. Si ça se trouve, il possède une dizaine de dimensions, et provient d’un vaste multivers. Mais ce que je veux te dire, Cédric, c’est que tout est la nature. Rien n’a pas sa place. Ce que nous voyons est un système merveilleux et sublime, qui ne fait rien par hasard. Donc, lorsqu’on est confronté à l’un de ses phénomènes, à quelque chose ou à quelqu’un, il faut aller au-delà des sensations et chercher à comprendre, avant tout chose. Une fois cela fait, nous devenons sereins et heureux comme des papes. Dommage que, depuis des décennies, on soit bloqué dans nos connaissances et notre exploration du monde. C’est peut-être un signe que nous avons fait notre temps sur Terre.

CÉDRIC : Bon, écoutez, c’est intéressant ce que vous dites, mais il est sept heures du matin et je suis très fatigué. J’aimerais juste savoir, vous êtes qui, vous ?

PASSEUR : Hahahahahahahah !... Bonne question !

 

À suivre.

 

Je dédicace cette chronique à mes inspirations : Sénèque, Baruch Spinoza, Charles Baudelaire, Hubert Reeves, Aurélien Barrau et Patrice Côté (je t’aime papa !).

Correction: Rose Côté

Mise en page : Dorcas Pohe