NOUVELLE

9 février 2021

Un objet vaut mille mots, ou plutôt deux milles

Simone Leblanc

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Le premier jour du septième mois de la vingtième année de ma vie marque le début d’un temps nouveau à la Renée Claude. Oui, oui, à la Renée Claude, puisque je déménage. Fini la chambre démodée d’un sous-sol vide dans tous les sens: vide de lumière, vide de changement, vide de jeunesse, de promptitude... Je déménage, point à la ligne, c’est décidé, et ce, dans un petit appartement 3 1/2 dans le charmant quartier de Saint-Jean-Baptiste, tout près de la puissante et déroutante statuette dorée représentant Jésus lui-même.  Rien que de penser à l’idée d’habiter ces rues montagnes russes, de faire mon épicerie au Crac, à l’épicerie européenne, de m’abreuver de temps en temps d’un café matinal préparé chez Cantook, de consommer jusqu’à ce que mort s’ensuive la crème glacée au caramel salé ainsi que celle au citron de chez Tutto Gelato (en espérant que l’employé ne se trompe pas de saveur) m’exalte, me comble d’une agitation, d’une effervescence semblable à celle que ressentirait un enfant de deux ans à la vue d’un pompon rouge pompier (je n’exagère même pas). Tout bouge autour de moi, tout s’agite, se trémousse, enfin, après cinq ans de patience, de persévérance à travers une période de ma vie franchement stagne. Me voilà donc dans la maison de mon enfance, pour une dernière fois, occupée à courir, à bondir entre les murs familiaux vers la fameuse porte menant à mon univers personnel.   

  

Une marche, deux marches, et puis trois. Ma surexcitation semble étrangement s’estomper alors que je descends les escaliers menant à cette chambre souterraine. Un sentiment inconnu, mais pourtant familier, m’éprend alors que je scrute cette pièce qui m’apparaissait béante dans son ennui. Une sorte de nostalgie ni agréable, ni désagréable à mon être, nostalgie que je n’avais jamais ressentie avant. J’analyse un à la fois les objets de ma chambre, ces objets par lesquels naissent de multiples souvenirs dans mon esprit. 

  

Un crayon posé sur mon bureau.  

  

J’y vois le souvenir d’une boutique extravagante de France, les heures d’écriture acharnée d’un devoir de mathématique, l’infinité sublime d’un moment d’enfance passé à dessiner, à marquer indélébilement et avec rébellion enfantine une table blanche Ikea.  

  

Ma lampe de chevet blanc crème. 

  

J’y vois les yeux éblouis d’une adolescente exténuée  par l’intensité de son quotidien, les yeux charmés d’un papa qui éteint la lumière en fredonnant la note finale d’une comptine à l’oreille d’une gamine attentive.  

  

Mon cadran imposteur dans son aspect vintage.  

  

J’y vois tous ces lourds matins où j’aurais voulu que l’on efface le mot « réveil » de tous les dictionnaires de la terre entière et de l’au-delà, où le jour était pour moi la nuit, ou bien ceux (bien rares, tout de même) par lesquels je me faisais plante, avide d’un soleil qui me semblait nouveau. J’y vois ces matins qui me donnaient faim d’une douche de lumière à la Jérôme 50, d’une telle faim que je n’aurais jamais voulu m’assoupir, éveillée, et ce, même dans mes rêves.  

  

Une boucle d’oreille déposée dans ma boîte à bijoux.  

  

J’y vois une soirée pimpante, explosive en vitalité, dansante, conquérante de la nuit, l’une de ces soirées invincibles, par laquelle le temps semble s’arrêter, ou du moins paraît décélérer son rythme infatigable. J’y vois ma main serrée autour de celle d’une maman, dont les doigts puérils anticipent la douleur imaginaire d’un perçage d’oreilles encore frêles.  

  

Mon fauteuil en velours bleu.  

  

J’y vois ces après-midi goûteux d’un dimanche pluvieux consacrés à lire le même livre, encore et encore, ou bien à visionner le même film, encore et encore.  

  

Ma vieille radio rose bonbon.  

  

J’y vois ces premières chansons douteuses sur lesquelles j’ai sauté, tournoyé, festoyé, ces concours improbables de danse en famille, ces karaokés improvisés. 

  

La mélodie du passé résonne fortement en ces trésors de jeunesse, en ces reliques marquées par la paume de mon histoire, tracées par l’empreinte ineffaçable de nos fous rires, de nos pleurs, de nos aventures, de nos chants ratés en beauté, de nos bisous baveux. Les objets de cette chambre qui m’ont fait croire que même l’impossible n’est jamais impossible, ces objets tracés, gribouillés par les couleurs de mes souvenirs, par leurs traces au goût amer, sucré, salé, poivré, un goût confirmant que la vie n’est pas jolie, qu’elle n’est pas « cute », mignonne, chou, mais bien qu’elle est belle, tout simplement. Dans ses défauts comme dans ses qualités. Dans ses rides, dans ses taches, dans ses grains de beauté, dans ses douceurs, dans ses malheurs. Elle est bouleversante, elle vibre à travers ces objets, messagers de l’essence d’un temps révolu, de véritables boucles temporelles permettant à mon imagination de voguer librement à travers les flots sinueux, les torrents merveilleux, mais broussailleux, du temps sans y chavirer. 

  

Se séparer de ces objets, c’est rompre avec la plasticité de mon univers passé, ou du moins concéder à délaisser ces marques d’un temps lointain en ayant l’ambition de vivre mon futur à travers une matière bien différente, ce qui est tout à fait nécessaire. Oui, c’est bien une nécessité, puisqu’ils sont saturés, ces objets. Ils sont remplis à ras bord, trop gonflés, trop boursouflés, trop bondés pour accueillir de nouveaux souvenirs.  

 

Il me faut donc partir. C’est comme ça, voilà.  

  

C’est le début d’un temps nouveau 

Nous voilà devenus des oiseaux 

Dans les cumulus du tenago 

Ceux du ciel et ceux du cerveau 

Les couleurs se mêlent sur la peau 

C’est le début d’un temps nouveau 

Référence

Renée Claude, “Le début d’un temps nouveau”, C’était le début d’un temps nouveau, 1998.  

Illustration de Jaynirec

https://www.deviantart.com/jaynirec/gallery