RÉDACTION LIBRE
25 novembre 2020

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Les pieds ensevelis par le sable. Les pieds dans un sable rugueux, dans un sable qui n’est pas sable, dans un sable amalgamant roches, varechs au bruit explosif, copeaux de bois. Les pieds sur des roches tranchantes, sur des lames rocheuses, sur des roches douces, sur des roches de jeux d’enfance, sur des roches d’escalade, sur des galets piétinés. Les pieds nus dans une eau au froid sidérant, coupant, mordant. Les pieds plongés dans une eau profonde, agitée, habitée. Les pieds à peine immergés par ces miroirs paisibles, chatouillés agréablement par ce passage entre deux mondes, comme indécis s’il vaut la peine d’y sauter, ou non. Les pieds coincés par des bottes mal isolées, mouillées, percées. Les pieds irrités par des bas trop laineux, congelés sur un calorifère. Les pieds fougueux, se faisant vagabonds dans une étendue d’herbe négligée, arrachée, boursouflée.

Les mains frôlant les branches, les tiges, le courant frais de tourbillons brouillés de vie. Les mains se piquant aux épines d’un conifère fier, récoltant des fleurs, des feuilles rebelles dans leur entêtement à ne pas se laisser tomber, arrachant les tiges d’un sol irrégulier. Les mains dirigées vers le haut, telle une prière, touchées par la délicatesse d’un flocon de neige éphémère, piquées par des moustiques de fin juin partis en guerre, usées et croûtées par ces journées d’hiver. Les mains dansant ta musique, réchauffées par un soleil se profilant derrière une chaîne de montagnes. Les mains soulevant la mousse humide, charismatique et féérique d’un tronc d’arbre têtu, et y découvrant bestioles, terre humide et argile.

Les oreilles à l’écoute, à l’écoute d’un calme presque muet, mais bruyant dans son silence, d’un chaos paisible. Les oreilles troublées par le vent qui hurle, par les cris incompréhensibles d’un corbeau, par le souffle absolu d’une baleine. Les oreilles urbaines, citadines, à l’attente d’un son quelconque, normalement confrontées à la trame de fond des villes, comme ébranlées par ce quasi vide sonore. Les oreilles agréablement dérangées par le frétillement incertain de branches délicates, par ces secrets confus chuchotés par le souffle du vent. Les oreilles animées autant par le clapotis discret et timide de vagues fatiguées de s’échoir sur la grève, que par les torrents brutaux, coléreux d’un fleuve frappant ces falaises s’édifiant courageusement le long d’une route sinueuse.

Les yeux tournés vers le vert, le bleu minéral, le cramoisi, le gris, l’ocre, le blanc, le turquoise, le beige, le marron. Les yeux observant ces grands tentacules bruns, cristallisés et lacérés divergeant vers le ciel. Les yeux admirant cette dentelle blanchâtre décorant cette masse bleutée tournant au rouge, à l’orange, au violet, dans laquelle valsent de manière diffuse les oiseaux. Les yeux encore tout jeunes, touristes. Les yeux vexés par une fumée trop puissante d’un feu de légendes, de rires, d’histoires. Les yeux comptant l’infinité des étoiles habitant enfin librement le ciel, les étoiles nous murmurant des idées, les étoiles qu’il ne faut pas déranger. Les yeux arpentant le décor surnaturel d’une canopée multicolore d’automne, souriant de par ce tableau surréel dans sa naturalité.

Et l’âme au milieu de tout ça. L’âme qui s’agite, qui frétille, qui gambade, qui bondit. L’âme émue, insouciante, jeune, fébrile. L’âme figurante, l’âme en fièvre, les pensées en fièvre, en fièvre de vivre. Une telle fièvre qu’on en est bouche bée. L’âme, que dis-je, c’est mon coeur frappé, heurté par la beauté, par la candeur de ta nature, mon coeur découpé en miettes de plaisir qui voyagent d’un bout à l’autre de mes membres pour revenir sous mon thorax en une implosion viscérale. L’âme qui prend des forces par le biais de ton vent, de ton vent fort que l’on inspire, que l’on contient pour souffler ailleurs, pour l’expirer dans les villes. L’âme réalisant qu’on ne peut toujours courir, qu’il faut s’arrêter le temps de marcher, de déguster, une bouchée à la fois, la vie. En ville, on se fait écorce, on devient placide, et on oublie parfois ces paysages indélébiles le temps d’une semaine, d’un mois, d’une année. Et puis, ça nous prend, à l’improviste, le temps d’un simple regard.

C’est un coup,

C’est un coup de la terre,

On le reçoit,

En plein dans la vie.

Que ce soit le printemps, l’été, l’automne, l’hiver.

Tes paysages sont beaux.

Ils sont puissants, majestueux.

Ne l’oublie pas, Québec.

Hommage aux paysages québécois

Simone Leblanc

Référence

Klô Pelgag, “Comme des rames”, L’alchimie des monstres, 2013.

Illustration de Parker Le Bras-Brown