NOUVELLE
31 octobre 2020

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C’était l’automne 2013. Les flocons de neige avaient décidé de montrer précocement le bout de leur nez pendant le dixième mois de l’année. Il faisait un froid glacial.

Victoria était jeune, pleine d’énergie, vivante. Elle avait un charisme que nul ne pouvait se résoudre à comprendre. Elle avait un caractère rassembleur qui poussait les gens autour d'elle à vouloir être proche de sa personne. Tout le monde l’aimait et elle aimait tout le monde.

Lorsque le soleil tombait, Victoria raffolait prendre l’air, seule, dans les différents quartiers de la ville de Québec. Chaque fois, elle se sentait à la fois touriste et à la fois chez elle. Elle s'estimait être bien. Victoria se réjouissait des chauds cris de joie émis par les foules en délire et du silence paisible des nuits froides.

Ce soir-là, Victoria invita ses plus proches amis à un souper. Elle avait préparé une élégante table, avait décoré somptueusement la pièce d'accessoires ornés d’or et avait déposé délicatement quatre dispendieux couverts.

Pendant que le bouillon de la fondue réchauffait, les adolescents étaient assis au salon. Ils parlaient de tout et de rien. Soudain, un bruit de verre cassé interrompit la banale histoire racontée par l’un des convives. Victoria sentit un courant d’air hivernal chatouiller les poils de sa nuque.

Elle rassura ses invités et se dirigea vers la cuisine. Une seule. Une des couteuses assiettes, que sa mère avait soigneusement reçues de sa défunte tante, gisait sur le sol, détruite en mille morceaux. La brise d’inquiétude qui traversa son esprit quant aux causes de cet étrange événement n’était rien comparée à la rage que le visage de sa mère afficherait. Elle appréhendait les conséquences.

Malgré l’incident, la soirée fut agréable. À minuit, lorsque tous ses amis eurent quitté, la sonnette se fit entendre. L'adolescente avait redouté le moment où ses parents allaient revenir et découvrir la vaisselle cassée. Nerveuse, elle tourna la poignée de porte d’une main tremblotante. Elle regarda à droite. Puis, elle regarda à gauche, stupéfaite. Personne, il n’y avait personne. Pas une ombre.

De curieux événements suivirent cette soirée. Deux cris, elle entendit, le mardi subséquent, à l’intérieur de son établissement scolaire en provenance des toilettes. Cela lui semblait être des appels au secours. Paniquée, elle enfonça la porte des salles de bain. Elle pénétra avec détermination à l'intérieur de chacune des cabines privées pour comprendre qu'elles étaient toutes vides. Alors qu’une brise malveillante la dérangeait, Victoria caressa ses épaules pour se réchauffer. Elle avait toujours froid.

Trois fois, elle tenta d’en parler aux individus en qui elle avait confiance, mais à chaque fois, on lui disait qu’elle était folle de s’en faire autant pour un rien. Folle. Mot qui devenait lourd de sens pour Victoria, mais peut-être l’était-elle véritablement. Ses amis la fuyaient et Victoria s’en moquait.

Les semaines qui suivirent la convainquirent qu’elle était bel et bien à l’ouest. Victoria affirmait apercevoir une silhouette, parfaitement identique à la sienne, bouger lorsqu’elle se tenait devant un miroir. Quatre fois. En quatre jours. Elle se sentait tout sauf bien. Les maux de tête, la solitude,les angoisses constantes, les peurs de devenir folle.

Victoria ne quittait plus sa chambre et ne faisait que les efforts minimaux pour maintenir un semblant de vie saine et équilibrée. Ses parents commencèrent à s’inquiéter. Pensant concrètement aider, ils forcèrent Victoria à consulter un professionnel. Cinq rendez-vous, elle eut. Chacun plus inutile que le précédent.

Victoria se sentait progressivement succomber à sa folie. Personne ne la croyait. Personne ne l’aidait. Néanmoins, le rare jour qu'elle désignait comme normal lui redonna un bref espoir.

C’est dans cet état d’esprit qu’elle accepta de se joindre à une fête. Ses parents l’avaient convaincue d’y aller. Pour leur faire plaisir, elle était déterminée à profiter d'une agréable soirée bruyante comme elle les aimait tant. Sans drame. Sans évènement étrange. Avec des êtres vivants. Elle se préparait. Six fois elle avait changé d'idée en ce qui concernait son déguisement. Finalement, son traditionnel costume de vampire lui allait à ravir.

La maison hôte était bondée, la musique était étouffante et les gens ivres se multipliaient comme des bactéries. Une fois arrivée, elle se rendit compte qu’elle ne voulait plus y être. Elle pensait réellement pouvoir fuir ses problèmes le temps d'une soirée et faire comme si rien n’avait changé, mais ce qui l'avait rendue cinglée aux yeux des autres la suivait perpétuellement. Elle salua ces personnes qui jadis furent ses meilleurs amis. Encore un sec frisson lui engourdit l’esprit.

Victoria voulait oublier. Elle décida d’oublier. La voilà qui ne comptait plus le nombre de consommations qu'elle avait ingérées. Était-ce sept? Non, huit. Disons, neuf verres. C'était sans importance. Plus elle buvait, plus elle se sentait folle. Victoria était perdue dans ses pensées, plus rien ne l'étonnait. Ni le fait que son corps flottait au milieu de ces gens insatiable de plaisir, ni le fait que le bruit ambiant s'était totalement tu.

Pourtant, Victoria fut effrayée lorsqu’elle constata, sous l'arche du salon, qu’un spectre desséché flottait. Dix doigts lui manquaient. Elle fut prise d'une panique incommensurable. Elle cria fadement sans émettre de son. Elle se précipita vers l'extérieur. Elle courut. Onze mètres. Douze mètres. Elle avait peur. Tellement peur qu'il n'eut pas le temps de remarquer l'énorme bête aux phares aveuglants dorés qui roulait droit vers sa stature toute menue.

Inerte, Victoria n'avait plus que 13 secondes à vivre...

Treize secondes

An Meilodi Paquet

Peinture de Monika Helgesen