NOUVELLE

12 octobre

L'incrédule en chef

Micha Globensky

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Bureau sombre, peut-être bleu. S’en dégage l’atmosphère de l’étude paternelle froide, un confort réservé, restreint à son occupant. Porte-nom sur un bureau faux : F.L. et titre. Papiers en coin : blablabla. Il neige dans une fenêtre, derrière. Son téléphone sonne. Dérangement (réveil peut-être), lunettes égarées, rapproche-éloigne-rapproche l’appareil, réussit à répondre : 

F.L. — Oui allô… pas pire et toi ?... Les routes ? Qu’est-ce qu’y’ont les routes ?... La neige ? Ben oui, t’au Québec, y neige en hiver !... Ben voyons dont ! Une p’tite tempête. J’te dis dans mon temps… R’garde, monte, là, pis on va en discuter… ok… à tout de suite. 

À lui-même : 

Fermer les écoles. Non, mais va falloir se calmer un peu. Si j’ai été capable de me rendre au bureau à matin ça doit pas être si pire que
ça !

On cogne : 

Entrez! (Un temps.) Bon veux-tu ben me dire pourquoi je fermerais les écoles aujourd’hui ? 

CELUI QUI EST ENTRÉ — Compte tenu de la météo et des conditions routières, je me disais qu’il valait peut-être de considérer la chose afin que personne ne se mette en danger. De plus, nous limiterions la grogne des Québécois. Il semble inutile de soulever que les accidents éventuels pourraient mettre en péril la santé ou la vie de plusieurs. 

F.L. — Moi je trouve pas ça dangereux. 

 

CELUI QUI TÉLÉPHONAIT — Mais, monsieur, il se forme des plaques de glace sur la route.  

 

F.L. — Et pis ? 

 

CELUI QUI PARLE DE GLACE — Eh bien la glace glisse. De plus, elle n’est souvent pas visible et… 

 

F.L. — Moi je crois pas à ça. 

 

CELUI QUI HAUSSE LES SOURCILS — Vous ne croyez pas que la glace glisse ? 

F.L. — Non. 

 

CELUI QUI DIT — Mais, monsieur, l’expérience le prouve. 

 

F.L. — Ah oui ? 

 

CELUI QUI CONNAÎT LA GLISSE — Vous n’avez jamais eu besoin de freiner abruptement en hiver ? Vos pneus ne dérapent pas dans les courbes parfois ? Vous n’avez jamais éprouvé de la difficulté à monter une côte trop abrupte ? 

 

F.L. — Oui. Mais c’est pas parce que la glace glisse. 

 

CELUI QUI RÉPOND — Ah non ? 

 

F.L. — Non. Même en été quand je freine ou je prends un virage trop sec, ça dérape. Tu viendras pas me faire à croire que y’a de la glace en été ! Pis c’est vrai qu’il y a de la glace dans les côtes des fois et que ça peut te faire rester pris. Mais ce n’est pas à cause d’une situation isolée que je vais admettre que TOUTE la glace glisse. De toute façon, glisse ou glisse pas, je fermerai pas les écoles. 

 

CELUI QUI SE FATIGUE — Pourquoi donc ? 

 

F.L. — On ne peut se le permettre. Il y a déjà tellement de pédagogiques. Si on leur rajoute un congé en plus… La productivité est trop importante. 

 

CELUI QUI RAISONNE — Mais ce sont les enfants potentiellement blessés qui ne seront plus productifs.  

 

F.L. — Ils ont juste à éviter les côtes. 

Correction: Rose Côté

Mise en page : Ioan Horatiu Rau

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