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19 mars 2021

Le féminisme en 5 oeuvres incontournables

Marianne Richer

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Le féminisme ne se résume pas à une revendication de justice, parfois rageuse, ni à telle ou telle manifestation scandaleuse ; c'est aussi à la promesse, ou du moins l'espoir, d'un monde différent et qui pourrait être meilleur.

 

-Benoîte Groulx

Le 8 mars dernier avait lieu la journée internationale des droits des femmes. Reconnu pour la première fois en 1977 par l’Organisation des Nations Unies (ONU), cet événement annuel met de l’avant les discriminations et les inégalités sociales auxquelles sont confrontées les femmes à l’échelle globale. Cette journée a également comme objectif de faire le point sur les réalisations féministes du passé tout en soulignant les avancées liées à cet enjeu en vue de lutter davantage pour l’acquisition de meilleures conditions pour les générations futures. Il s’agit donc de l’occasion parfaite pour découvrir ou redécouvrir cinq des classiques de la littérature féministe et pour en dégager les préceptes d’une civilisation plus juste.



 

  1. Une chambre à soi

 

“Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à soi si elle souhaite pouvoir écrire des histoires.”

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En 1928, Virginia Woolf participe à une série de conférences à l’Université de Cambridge portant sur la place de la femme au sein de l’instance littéraire britannique du XXe siècle. De cette réflexion germe la thèse sur laquelle reposera son essai, selon laquelle une femme doit nécessairement disposer « de quelque argent et d'une chambre à soi » pour s’adonner à l’écriture d’une oeuvre de fiction. Dans une critique teintée d’ironie, l’écrivaine s’appuie sur les facteurs socioculturels s’opposant à l’accession du genre féminin à l’éducation et à la production littéraire. Les écrits de Woolf défient les conventions de l’époque en levant le voile sur une injustice profondément ancrée dans une idéologie généralisée, celle-ci plaçant les femmes sous la dépendance économique des hommes et les réduisant ainsi au silence. Considérée comme l’un des ouvrages piliers de l’histoire du féminisme, Une chambre à soi figure sur la liste des 100 meilleurs livres de non-fiction publiée par le journal britannique The Guardian.​
 

​   2. Le deuxième sexe

“On ne naît pas femme, on le devient.”

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Divisé en deux volumes, Le deuxième sexe est un essai philosophique s’intéressant à la fois au féminisme et à l’existentialisme. De Beauvoir y défend la thèse présentant les inégalités entre les hommes et les femmes comme une invention idéologique. L’autrice affirme d’ailleurs que les causes à l’origine de l’infériorisation de la femme reposent uniquement sur des concepts artificiels qui ne sauraient résulter de l’état naturel des choses. L’existence humaine est comparée à un jeu d’équilibre entre la transcendance et l’immanence dans lequel sont grandement désavantagées les femmes par rapport au sexe opposé. De Beauvoir estime toutefois que la réussite de l’émancipation de la femme repose sur la collaboration volontaire des deux sexes et propose deux solutions à cette fin, soit l’emploi de moyens contraceptifs et une ouverture plus accessible au marché du travail. Dès sa parution en 1949, Le deuxième sexe connait un succès énorme, quoique recevant des critiques mitigées. Abordant plusieurs thèmes controversés, l’ouvrage figure entre autres dans la liste des œuvres littéraires interdites par le Vatican. Près d’un siècle plus tard, cet essai étoffé constitue encore aujourd’hui une référence essentielle à la philosophie féministe.

​ 3. La servante écarlate

“Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.”

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L’intrigue de cette œuvre dystopique se situe au cœur d’une société futuriste baptisée la « république de Gilead » . Établie sur le territoire américain, cette théocratie totalitaire (gouvernement où l’autorité est considéré comme venant directement de Dieu) s’octroie un pouvoir absolu en réponse à une forte flambée de stérilité, réduisant à l’esclavage les femmes encore fertiles. Dépouillées de toute liberté, ces “ servantes écarlates ”, qualifiées ainsi en raison de leur habit rouge distinctif, servent d’outils de reproduction pour l’élite de la bourgeoisie. Defred, l’une d’entre elles, est contrainte d’offrir son corps au service d’un commandant et de son épouse afin de porter en elle leur progéniture. De cette expérience éprouvante émerge un témoignage acerbe exposant les dérives morales d’une nation misogyne et invitant par la même occasion à se questionner sur la précarité alarmante des droits des femmes. Parue en 1985, La servante écarlate est rapidement saluée par les critiques et se vend à plus de huit millions d’exemplaires à travers le monde. Lauréat d’un Prix du Gouverneur Général la même année, ce chef-d’oeuvre adapté à plusieurs reprises, et dernièrement en série télévisée en 2017, vaut à Margaret Atwood une reconnaissance  et une influence importante au sein de la communauté littéraire féministe.

   4. Lait et miel

“la prochaine fois qu'il / te fait remarquer que / les poils sur tes jambes / repoussent rappelle / à ce garçon que ton corps / n'est pas sa maison / il est un invité / avertis-le / de ne plus jamais abuser / de ton hospitalité”

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Poétesse, écrivaine et féministe, Rupi Kaur est une artiste multidisciplinaire dont la notoriété littéraire ne cesse de s’accroître. Originaire de la région du Pendjab en Inde, elle grandit à Toronto et étudie la rhétorique ainsi que l’écriture professionnelle à l’Université de Waterloo. Sa carrière en poésie est propulsée par les réseaux sociaux, se faisant d’abord connaître en tant que « Instapoet ». Âgée seulement de 21 ans, Rupi Kaur publie en 2014 son premier recueil de poésie intitulé Lait et miel, traduit de l’anglais Milk and honey. Accompagnés de ses propres illustrations, les poèmes de l’autrice sont le reflet de la réalité authentique d’une jeune femme du XXIe siècle. D’une perspective féministe, Kaur critique fortement la dévalorisation des femmes indiennes résultant des exigences intransigeantes imposées à ces dernières par la société moderne. Elle profite également de son imposante tribune pour faire l’éloge de sa culture d’origine qu’elle affectionne infiniment. Traduit en plus de 42 langues, Lait et miel est indéniablement l’une des suites poétiques les plus populaires de la dernière décennie.

   5. La crise de la masculinité: autopsie d’un mythe tenace

“[...] visiter les musées comme le Métropolitan à New-York, où 95% des œuvres exposées dans la section d'art moderne sont signées par des hommes, mais où 85% des illustrations des corps nus représentent des femmes.”

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Professeur en science politique ainsi que chercheur à l'Institut de recherches et d'études féministes de l’UQAM, François Dupuis-Déri signe en 2018 cet essai par lequel il déconstruit le mythe de la crise de la masculinité, ce dernier ayant pris une ampleur importante dans la mentalité masculine au cours des dernières années. Les partisans de cette idéologie affirment dogmatiquement que la féminisation de la société met en péril leur virilité. Irrité par ces propos sexistes fondés sur une réflexion d’une absurdité déconcertante, Déri propose une enquête approfondie sur les origines du discours de la crise de la masculinité, s’arrêtant notamment sur l’ascension de mouvements antiféministes apparus à la fin du XXe siècle. L’auteur remet également en cause la validité de cette rhétorique déplorable en usant d’illustrations frappantes. Il rappelle entre autres choses que sur les 193 pays membres de l’ONU, seulement 18 sont dirigés par des femmes. Particulièrement bien reçu à sa sortie, La crise de la masculinité: autopsie d’un mythe tenace, critique foncièrement les comportements affligeants dérivant de la discréditation de la lutte pour l’égalité des sexes.